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Accueil International Russie Appel aux citoyens de Russie, à son président et à la Douma
Appel aux citoyens de Russie, à son président et à la Douma
Mercredi 27 mai 2009

Il est difficile d’imaginer une cause plus noble que le combat contre le nazisme. Pour autant, le décret présidentiel créant une « Commission spéciale visant à combattre les tentatives de falsifier l’Histoire afin de nuire aux intérêts de la Russie » aussi bien que le nouveau projet de loi contre la « réhabilitation du nazisme » nous rend inquiets de ce que cette noble cause puisse être utilisée comme un prétexte pour entraver la liberté de parole et celle de la recherche scientifique et pour promouvoir, à la force de la loi, l’une des possibles interprétations de l’Histoire du XXe siècle.

Les deux documents font preuve d’une même intolérance à l’égard exclusif de ceux qui falsifient l’Histoire au « détriment de la Russie ». Nous ne pouvons partager une approche aussi sélective de la notion de falsification. La vérité ne saurait être sélective.

Si le projet de loi devait être adopté, il entraînerait des sanctions pénales non seulement pour les citoyens russes, mais aussi pour les citoyens des États indépendants dont les territoires ont appartenu autrefois à l’ex-URSS, et pour des actions commises sur le territoire de ces anciens États. Cette initiative législative est juridiquement absurde et pratiquement dénuée de sens. Elle est de surcroît préjudiciable au prestige international de la Russie. À la fois le décret et la loi font injure aux relations de la Russie avec ses voisins, en ce qu’ils portent atteinte à leur souveraineté nationale. La lutte contre le nazisme — et contre l’héritage du totalitarisme en général — ne devrait être menée qu’au sein de son propre pays.

Les éventuelles conséquences de ces projets pour la politique intérieure de la Fédération de Russie ne sont pas moins funestes. Le texte du projet de loi est si vague que les normes qu’il prévoit pourraient s’appliquer pratiquement à n’importe quel jugement sur le passé. En dépit de l’article 4, alinéa 3, du projet, qui indique la loi ne vise par les opinions personnelles et la recherche scientifique « tant qu’elles ne visent pas à réhabiliter le nazisme », l’article 3, alinéa 6, du même texte mentionne les « instituts de recherche » comme cibles potentielles.

La Constitution de la Fédération de Russie stipule qu’« aucune idéologie ne peut être imposée en tant qu’idéologie d’État ou obligatoire » (article 13, alinéa 3), ce qui implique que cela soit également vrai pour les interprétations de l’Histoire. Sans même mentionner le fait qu’aucune science ne peut progresser sans réviser ses « certitudes élémentaires ».

La Seconde Guerre mondiale fut une tragédie pour l’humanité. Comprendre les causes de telles tragédies est extrêmement important pour la science historique et pour la société tout entière. Pour y parvenir, il est nécessaire de disposer d’archives ouvertes, et non de dossiers thématiques fermés, d’un dialogue internationale ouvert, et non de chasses aux sorcières. La discipline historique russe n’a pas encore surmonté les conséquences de la dictature idéologique soviétique. Les poursuites criminelles pour « falsification de l’Histoire » entraîneront un déclin du niveau de la recherche académique historique et porteront tort à la réputation internationale de l’historiographie russe.

Dans un pays démocratique, la liberté de l’Histoire est une liberté pour tous.
 

Signé par plus de deux cents personnes, parmi lesquelles :

    * Historiens : Evgeny Anisimov, Alexandr Daniel, Rafaïl Ganelin, Dina Khapaeva, Boris Kolonitsky, Nikolay Kopossov, Mikhaïl Krom, Viatcheslav Morozov, David Raskin et Alexandr Semyonov.

    * Sociologues : Andrei Alekseev, Viktor Voronkov, Boris Doubin, Lev Goudkov, Yakov Gilinsky, Igor Kon et Boris Firsov.

    * Économiste et homme d’État : Evgeny Iassin.

    * Anthropologues : Albert Baïbourin, Georgy Levinton et Alexandr Pantchenko.

    * Philologues : Ilya Kalinine, Boris Ouspensky, Fedor Ouspensky, Marietta Tchoudakova et Andrei Zorine.

    * Philosophe : Artemy Magoun

    * Écrivains : Constantin Azadovsky, Yakov Gordin et Natalya Ivanova.

    * Journalistes : Maria Gessen, Irina Iassina et Boris Vichnevsky.

    * Défenseurs des droits de l'homme : Dmitry Doubrovsky, Boris Poustyntsev et Yuri Schmidt