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Jacques Julliard, "Pour en finir avec la VO"
Jeudi 19 octobre 2006

Jacques Julliard, « Pour en finir avec la VO », Le Nouvel Observateur, 19 octobre 2006.

La Vérité officielle, voilà l’ennemi ! Et l’on ne légifère pas sur la liberté de penser. Fût-ce à propos d’un génocide.

Il ne se passe plus désormais de semaine qu’il ne faille défendre la liberté de pensée contre les partisans sans cesse plus nombreux de la Vérité officielle (VO). Un jour, la liberté d’expression est contestée à des caricaturistes ; un autre, au pape ; le troisième, à un philosophe. Aujourd’hui, elle l’est aux historiens, comme on le voit dans la loi sur le génocide arménien qui vient d’être votée en première lecture par les députés.

Mon premier réflexe, je l’avoue, a été de commencer en déclinant mes états de service : j’ai toujours défendu la thèse du génocide et j’ai été naguère, au Seuil, l’éditeur d’Yves Ternon, l’un des tout premiers historiens contemporains du génocide arménien. Mauvais réflexe : quand on défend la liberté de pensée, il ne faut pas dire « parce que ». Encore moins, « bien que ». La liberté est un droit, point barre. La liberté de penser est toujours la liberté de mal penser. Les bien-pensants ont toujours le pouvoir de s’exprimer et n’ont pas besoin de défenseurs. A l’idée que l’éminent islamologue Bernard Lewis, qui fut mon collègue à Princeton, pourrait être embastillé pendant un an parce qu’il fait preuve d’une compréhension à mon avis excessive à l’égard des thèses turques, je me demande si nous ne sommes pas revenus au temps de l’Inquisition, c’est-à-dire de la VO.

Il ne faut pas parler à tort et à travers de l’Inquisition. Il faut réaliser que les mécanismes mentaux qui prévalaient alors, selon lesquels ce que l’on croit le Bien est nécessairement le Vrai, ces mécanismes-là sont à nouveau à l’oeuvre dans nos sociétés. A la dictature du prolétariat, qui était naguère l’horizon d’attente de toute la pensée « progressiste », est en train de se substituer doucement la dictature de la Morale, dont le « politiquement correct » n’est jamais que le nom moderne.

Ma parole, les députés socialistes sont-ils tombés sur la tête ? Quelques mois après s’être victorieusement - mais tardivement - mobilisés contre l’article 4 d’une loi qui proclamait le «rôle positif» de la colonisation, les voilà qui, à leur tour, s’engagent sur les voies détestables de la VO. Ce n’est pas que la colonisation n’ait pas eu, à côté de ses horreurs, des aspects positifs. C’est qu’il n’appartient pas au Parlement d’en faire une vérité officielle à enseigner dans les écoles. De quoi se mêlent-ils, nos députés ? Que diraient-ils si, demain, les historiens de France se réunissaient à l’invitation des « Annales » pour voter des lois, lever des impôts, etc. ?

Les historiens réunis dans l’association Liberté pour l’Histoire - qui vient de faire un tabac aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois (12-15 octobre 2006 ; 25 000 participants) - avaient donc raison quand ils déclaraient que les lois Gayssot sur le génocide des juifs (1990) et Taubira sur l’esclavage et la traite (2001) constituaient des précédents graves. Il est du reste étrange que les seuls génocides sur lesquels le Parlement évite de se prononcer aujourd’hui sont ceux dans lesquels la France pourrait être indirectement impliquée, comme celui des Tutsis au Rwanda (1994). Et puis, je me suis pris à penser que les députés n’étaient pas incorrigibles. Ils sont simplement rééligibles et il y a en France, à Marseille, à Lyon,à Paris, des citoyens français d’origine arménienne...

Mais ce n’est pas servir la cause arménienne que de la défendre au moyen de lois liberticides. Je préfère cent fois l’attitude du nouveau prix Nobel de littérature, l’écrivain turc Orhan Pamuk, qui a osé dire la vérité sur le génocide arménien et qui a fait reculer la justice turque qui le poursuivait au nom de la VO(1).

Nous devons donc tout faire pour faire éclater la vérité par les moyens de la science et de l’éducation, non par ceux de la loi. La science est facteur d’émancipation ; la VO encourage le narcissisme ethnique. L’obsession des « racines » est à la base de tous les racismes et de tous les fascismes. Le seul humanisme digne de ce nom est de nature universaliste. Il voit la dignité de l’espèce comme celle des individus non dans les origines mais dans le projet. C’est le message des Lumières, c’est celui de la Révolution française, c’est aujourd’hui celui de la philosophie des droits de l’homme et l’on ne nous en fera pas changer.

(1) Voir « Mon procès », Le Nouvel Observateur du 2-8 février 2006.