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Madeleine Rebérioux, "Les Arméniens, le juge et l’historien"

Madeleine Rebérioux, « Les Arméniens, le juge et l’historien », L’Histoire, n°192, octobre 1995.

Un événement d’importance s’est produit le 21 juin 1995. Le tribunal de grande instance de Paris a condamné, ce jour-là, Bernard Lewis, professeur à Princeton, dans une affaire qui l’opposait au Forum des associations arméniennes de France soutenu par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) : il devrait verser un franc de dommages et intérêts, dix mille francs au Forum, quatre mille à la LICRA.

De quoi s’agissait-il ? Sur la base d’un entretien publié par Le Monde le 11 janvier 1993 et des « explications » que Bernard Lewis avait fournies dans le même journal le 1er janvier 1994, après avoir été interpellé le 27 novembre par un groupe d’historiens indignés, Bernard Lewis a été condamné pour avoir « occulté les éléments contraires à sa thèse » sur la qualification des massacres d’Arméniens en 1915, et pour s’être exprimé « sans nuance sur un sujet aussi sensible ». Il lui fut finalement reproché par le tribunal d’avoir tenu, dans ces conditions, des propos «fautifs » car « susceptibles de raviver injustement la douleur de la communauté arménienne ».

Certes, la justice avait au préalable écarté au pénal la référence à la loi Gayssot du 13 juillet 1990 (qui considère comme un délit la « négation des crimes contre l’humanité»), une loi dont j’ai eu l’honneur d’exposer dans L’Histoire la signification lourde de dangers pour notre discipline (n° 138, p. 92). Est-ce au tribunal de dire la vérité en histoire et de punir, au nom de la loi, ceux qui ne la disent pas ? La loi Gayssot ne vise au reste, chacun le sait, que les crimes contre l’humanité commis pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle n’est donc pas applicable au crime de 1915. Certes, aussi, le tribunal affirma solennellement qu’il n’avait pas « mission d’arbitrer et de trancher les controverses » provoquées par des « événements se rapportant à l’histoire»... Ouf !

Où donc est alors le problème ? Mes amis arméniens qui savent combien je me suis intéressée, à travers l’action proarménienne des socialistes français (cf. Armenian Review, été 1991, vol. 44), à la tradition des massacres inaugurés en 1894 par le sultan Abd-ul-Hamid, et amplifiés, ô combien, en 1915, m’excuseront peut-être de le leur dire : l’essentiel, à mes yeux, ne réside pas dans l’exacte qualification qu’il convient d’apporter à ces tueries que Lewis ne nie pas, mais bien dans le choix de faire appel à un tribunal pour trancher, et dans le jugement rendu.

Deux remarques. L’article 1382 du Code civil, invoqué pour poursuivre Lewis dès lors que la voie pénale était bouchée, est d’un maniement bien difficile. La notion de dommage » sur laquelle il repose - causer à autrui un dommage oblige le responsable à le réparer -, de quels dangers n’est-elle pas chargée dès lors qu’on l’étend à la parole, à la communication écrite, à l’article de journal, à l’espace public en somme où le débat a normalement lieu, où la cité s’organise et s’énonce ! C’est la liberté d’expression qui peut être remise en question : elle que nous considérons, en démocratie, comme un élément fondamental du jeu politique ; prenons donc garde, fût-ce au nom d’une communauté blessée, de ne pas déclarer «fautifs » des propos qui relèvent de cette liberté essentielle.

Surtout lorsque les propos tenus émanent d’un historien. Or, c’est ici que le jugement rendu contre Bernard Lewis apparaît bien roué, ou tortueux : d’une part le tribunal affirme que «l’historien a toute liberté d’exposer les faits ». D’autre part, on lui reproche de ne pas les avoir tous exposés : élève Lewis, au bonnet d’âne ! En somme, ce qui est accordé à l’historien d’une main lui est retiré de l’autre. Au juge d’en juger. Non point, bien sûr - le prétoire ne s’y prête guère -, au terme d’un libre débat entre savants, mais à la suite d’une discussion entre avocats.

Bref, si nous laissons les choses aller d’un aussi bon train, c’est dans l’enceinte des tribunaux que risquent désormais d’être tranchées des discussions qui ne concernent pas seulement les problèmes brûlants d’aujourd’hui, mais ceux, beaucoup plus anciens, ravivés par les mémoires et les larmes.
Il est temps que les historiens disent ce qu’ils pensent des conditions dans lesquelles ils entendent exercer leur métier. Fragile, discutable, toujours remis sur le chantier - nouvelles sources, nouvelles questions -, tel est le travail de l’historien. N’y mêlons pas dame Justice : elle non plus n’a rien à y gagner.