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Accueil Débats Françoise Chandernagor / Jean-Claude Gayssot
Françoise Chandernagor / Jean-Claude Gayssot
Samedi 11 octobre 2008

Le Figaro magazine, 11 octobre 2008. Débat : faut-il légiférer sur l'histoire?

Une mission d'information de l'Assemblée nationale étudie actuellement l'impact des lois mémorielles sur notre société. Le Parlement doit-il légiférer sur l'histoire ? Ne risquons-nous pas une « guerre des mémoires », et pire encore, une mise sous tutelle des historiens ?

Françoise Chandernagor - C'est la raison pour laquelle aujourd'hui l'association Liberté pour l'histoire, fondée en 2005 par René Rémond, lance un appel à la mobi li sation pour que cette discipline ne soit pas esclave de l'actualité et ne s'écrive plus sous la dictée de mémoires concurrentes. Cet appel est signé des plus grands historiens européens. Dans un Etat libre, il n'appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique ni de restreindre la liberté de l'historien sous la menace de sanctions pénales. En France, cette irruption de la loi dans l'histoire a été initiée par la loi Gayssot de 1990 qui sanctionnait le négationnisme. Elle a été suivie par la loi Taubira sur la traite des Noirs, ainsi que par deux lois sur le génocide arménien. En 2005, nous avons eu le débat sur la présence française outre-mer, avec le fameux amendement sur l'action positive de la colonisation. Et maintenant, une direc tive européenne proposée par la France... Où nous arrêterons-nous ?

Jean-Claude Gayssot - Pour autant, la loi Gayssot n'écrit ni ne réécrit l'histoire ! C'est une loi pénale visant à combattre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie. La Shoah a bel et bien existé ! Mais elle était si contestée à l'époque par les négationnistes qu'il fallait leur donner un coup d'arrêt. Il était néces saire de légiférer dès lors qu'existait un vide juridique dans la loi sur la presse. C'est ainsi que le négationnisme a été caractérisé comme délit. Les Nations unies l'ont stigmatisé comme le vecteur principal de l'antisémitisme. Etes-vous d'accord avec cette définition ? Si votre réponse est négative, je comprendrai que vous soyez en désaccord avec la loi Gayssot ! Si vous estimez au contraire que le négationnisme est un facteur majeur et dangereux de l'intoxication des esprits, alors n'attaquez pas cette loi et faites en sorte qu'elle soit universalisée !

Françoise Chandernagor
- De toutes les lois mémorielles, la loi Gayssot est la moins mal rédigée, et elle a accru utilement les pouvoirs d'action en justice des associations de déportés. Mais elle est dangereuse dans son article 9, qui impose la vérité historique par la loi et punit de prison non la « négation », ce qui serait clair, mais la « contestation », ce qui est plus vague : dans « contestation », notre langue entend aussi « discussion ».

Jean-Claude Gayssot - Cet article 9 a été proposé par le gouvernement de l'époque. Stirbois et consorts, du Front national, ne s'y sont pas trompés, hurlant à la « loi Gayssot-Rocard » ou « Gayssot-Fabius » ! Mais je ne renie nullement cet article. Au contraire, je l'ai défendu.

Françoise Chandernagor
- Ce qui me laisse rêveuse sur la façon dont s'y prennent les gouvernements pour contourner l'avis obligatoire du Conseil d'Etat... Reste que, même si votre loi s'est appuyée sur le verdict fort juste de Nuremberg, pour la première fois on a sacralisé un jugement. Jusqu'alors, les historiens pouvaient exprimer leur avis sur un jugement, sinon on ne parlerait plus aujourd'hui de « l'affaire du courrier de Lyon » ou de « l'affaire Dominici » ! Les négationnistes n'é taient pas des historiens. Mais pourquoi faire cette loi dès lors qu'ils avaient déjà été condamnés sur la base des textes existants, qui sanctionnaient l'incitation à la haine raciale, l'antisémitisme, la diffamation, etc. ? Avec cette sacralisation, vous êtes entré dans un processus dangereux. Ce n'est pas au Parlement de décréter la vérité historique. Sans vous en rendre compte, vous avez créé une machine folle, et une machine à remonter le temps ! Vous avez ouvert la voie à une compétition intense sur le passé.

Jean-Claude Gayssot - Mais non !

Françoise Chandernagor - Mais si ! A partir de là, tout le monde a voulu sacraliser le pan d'Histoire qui le concernait et que plus personne n'aurait le droit de discuter. On va même au-delà de la notion de « contestation » dans le projet européen actuellement suspendu au-dessus de la tête des historiens : sur initiative de la France, l'Union européenne va se doter d'une décision-cadre qui traitera non seulement des crimes contre l'humanité et des génocides, mais aussi des crimes de guerre, et ne sanctionnera pas seulement leur « contestation » mais leur « banalisation », quelle que soit l'époque en cause !

Jean-Claude Gayssot - Est-ce à dire que vous comptez pour rien les propos de Le Pen avec son « détail » des chambres à gaz ? Banalisation reprise récemment par le président iranien qui a réuni à Téhéran des négationnistes pour célébrer à sa manière l'holocauste...

Françoise Chandernagor - Nous ne parlons pas des dictatures comme l'Iran, mais des démocraties.

Jean-Claude Gayssot - Je reviendrai donc à la valeur sûre que constitue la loi Gayssot, qui ne s'apparente nullement aux lois mémorielles. Elle n'appelle même pas au devoir de mémoire pourtant si important à mes yeux. Citez-moi un historien sérieux qui ait été gêné par cette loi ? Citez m'en un ! La loi existe depuis dix-huit ans. Aucun historien n'a été gêné. Au contraire, elle a permis que soient condamnés des négationnistes, que leurs théories ne soient pas diffusées dans les écoles et les université ni exposées dans les vitrines des librairies, des kiosques à journaux et des encarts publicitaires dans nos gares. C'est une arme de dissuasion.

Françoise Chandernagor - Le problème est que vous avez utilisé une arme de dis suasion massive pour exterminer un petit grou pe d'imbéciles. Finalement, votre texte de circonstances a des conséquences infinies.

Jean-Claude Gayssot - Non, la loi Gayssot n'est pas une loi sur l'histoire, elle condamne la négation d'un fait jugé. Quant à la loi Taubira, que je comprends comme intégrant la dette imprescriptible que l'on a vis-à-vis des peuples d'Afrique concernés par la traite, elle permet de montrer l'importance positive pour l'humanité de l'abolition de l'esclavage, légitimé à l'époque par des théories assimilant les esclaves à des sous-hommes. Ce danger existe toujours. C'est ainsi que le prix Nobel James Watson affirme sans sourciller l'infériorité génétique des Noirs.

Françoise Chandernagor - En France, un tel propos tomberait sous le coup des lois sur le racisme et non pas de la loi Taubira laquelle, en revanche, a fait vivre un cauchemar à un universitaire reconnu, Olivier Pétré-Grenouilleau, qui avait écrit un livre sur les traites négrières. Sans dissimuler en rien la responsabilité occidentale, il avait étudié l'ensemble des traites. Mais osant évoquer la traite arabe et la traite interafricaine, il a été attaqué en vertu de la loi Taubira et accusé de « banaliser » un crime contre l'humanité. Depuis, nous avons eu les lois sur le génocide arménien de 1915, sur la France coloniale, et il y a des projets parlementaires sur le génocide ukrainien de 1932, sur le génocide vendéen de 1793, etc. A quand le procès des croisés et l'Histoire entière revue à l'aune de nos actuels critères moraux ou communautaristes ?

Jean-Claude Gayssot - Mais nous ne sommes pas les seuls, puisque l'europe a demandé qu'il y ait une amélioration des possibilités de poursuites judiciaires. L'Allemagne, la Suisse, la Belgique, l'Autriche disposent de lois similaires à la loi Gayssot, alors ne dites pas que j'ai ouvert la boîte de Pandore !

Françoise Chandernagor - Si. Car il n'y a que la France pour avoir entrepris cette politique mémorielle tous azimuts. Elle est désastreuse pour l'histoire et les historiens.

Jean-Claude Gayssot - Ce n'est pas au Parlement de faire l'histoire.

Françoise Chandernagor - J'aime à vous l'entendre dire !

Jean-Claude Gayssot - Mais il est de son devoir de veiller à ce que des faits avérés ne puissent être remis en cause avec l'objectif de perpétuer des comportements racistes. Je suis pour que les historiens puissent travailler en toute liberté et sécurité. Et ma loi le permet ! C'est le rôle du Parlement de protéger la liberté, mais ne lui enlevons pas la liberté de protéger.

Propos recueillis par Patrice de Meritens.