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Accueil Tribunes Paul Thibaud, "Nous sommes inquiets des effets de la concurrence mémorielle"
Paul Thibaud, "Nous sommes inquiets des effets de la concurrence mémorielle"
Samedi 21 janvier 2006

Paul Thibaud, « Nous sommes inquiets des effets de la concurrence mémorielle », intervention prononcée le 21 janvier 2006 lors de la table ronde organisée par l’association Pollens.

Lors d’une intervention à la table-ronde sur « les lois de mémoire : contestations, justifications. Arguments pour un débat de fond » accueillie par l’association Pollens de l’Ecole normale supérieure, Paul Thibaud a précisé le sens de sa position, après l’initiative dont il est l’initiateur : la pétition pour la « liberté de débattre » qui demande l’abrogation de toutes les lois mémorielles, sans exception.

Je suis l’initiateur de la pétition intitulée « La liberté de débattre ». Ce n’est pas spécifiquement un texte d’historiens mais un texte de citoyens. La cause des citoyens n’est pas celle des historiens, mais elle lui est liée. On a voulu les dissocier en soulignant que la première des lois en cause, la loi Gayssot, n’encadrait nullement la recherche historique mais seulement l’expression publique d’opinions contraires à certaines décisions de justice. C’est vrai dans ce cas précis, mais ce ne l’est pas en ce qui concerne la loi Taubira qui dans son article 2 prend position sur la manière de faire l’histoire des événements qu’elle vise, recommandant de prendre en compte « les sources orales » dans les anciens pays d’esclavage. Même la loi Gayssot ne laisse pas la recherche complètement libre, s’il est vrai que la science ne peut se faire porte close, que ses résultats sont destinés à être communiqués à tous ceux qui s’y intéressent, « publicité » qui est pour la science affaire d’hygiène et pour les citoyens un droit.

Second axe de notre démarche, les quatre lois visées, bien que différentes évidemment, forment une séquence, elles s’enchaînent. Cela est flagrant pour les deux dernières (« Taubira » et l’art 4 de la loi du février 2005). La dernière copie des formulations de l’art. 2 de la précédente. On a voulu marquer une différence en disant que « Taubira » se contente de réclamer que les programmes et la recherche accordent à la traite et à l’esclavage « la place qu’ils méritent », alors que « Vanneste » qualifie de manière partiellement favorable la colonisation. C’est oublier que la loi Taubira est une loi de stigmatisation et que si elle réclame que l’on parle davantage de certains c’est pour évidemment (et légitimement) pour qu’on n’en dise que du mal, puisque, dans l’art. 1, ils ont été qualifiés de « crimes contre l’humanité ». En fait la loi Taubira est plus clairement et unilatéralement que l’amendement Vanneste, une loi qualifiant des événements.

Plus généralement, débordant le droit, une logique d’ensemble réunit ces lois : qualifier certains événements à la demande de groupes intéressés, puis en recommander l’enseignement et sanctionner ceux qui contestent les qualifications légales. Il est révélateur que certains Arméniens réclament qu’on adjoigne (sur le modèle Gayssot) un volet pénal à la loi purement « déclarative » qu’ils ont obtenue. (Il y a d’ailleurs une certaine logique à cela : une loi ne doit-elle pas être appliquée ?) De même, s’appuyant sur l’affirmation d’une spécificité de « l’esclavage occidental » selon « Taubira », ceux qui assignent en justice Pétré-Grenouilleau cherchent à obtenir au civil des réparations qui, aux yeux de l’opinion, seraient évidemment l’équivalent d’une condamnation pénale.

Troisième point : nous sommes inquiets des effets de la concurrence mémorielle qui tend à déchirer le corps politique et à dresser des groupes de victimes de l’histoire les uns contre les autres. La manière de légiférer isole certains événements, coupe la voie de la compréhension, fait oublier les enchaînements historiques complexes (ceux par exemple que Pétré-Grenouilleau démonte remarquablement dans son livre sur Les Traites négrières). Elle tend aussi à dresser les communautés de commémoration les unes contres les autres jusqu’à provoquer ce qu’on voulait absolument empêcher. La loi Gayssot a proscrit cet antisémitisme larvé qu’était le négationisme faurissonien, mais, à travers la concurrence des victimes qu’elle a attisée, elle est pour beaucoup dans le succès de Dieudonné, c’est-à-dire dans la diffusion d’une variété d’antisémitisme plus dangereux que celui qu’elle a contenu. La guerre des mémoires est un danger actuel en France. Le législateur a, pour le moins, le devoir de ne pas la favoriser en l’accompagnant.

Enfin, il y a dans cette propension à légiférer sur le passé, une perversion du rôle du politique, lequel, comme disait fortement Max Weber, a pour devoir essentiel la préparation de l’avenir. Cette préparation suppose qu’on s’appuie sur une connaissance du passé, sur une réflexion à, son propos, sur la proposition même d’un récit qui donnant sens à ce passé, y trouve une inspiration pour continuer. C’est ce qu’ont toujours fait les vrais politiques, un Churchill, ou un de Gaulle. Mais cela n’a rien à voir, au contraire, avec le projet de fixer l’image du passé, de légaliser celui-ci. C’est d’un passé non embaumé (que ce soit dans la gloire ou dans la honte) mais d’un passé libre, vivant, d’un passé comme question que la politique a besoin. C’est pourquoi la tentative de le fixer est l’envers d’une inquiétante crise du politique, elle est la contre partie de son impuissance devant l’avenir, de sa stérilité.

Les lois historiennes tendent explicitement ou non (c’est explicite - art. 5 - dans la loi Taubira) la perche aux associations mémorielles en les incitant à agir pour faire respecter les qualifications dont elles ont obtenu la légalisation. Elles leur donnent la possibilité et l’occasion pour cela d’agir en justice, avec un activisme dont on voit les débordements. On a pu dire (comme la juriste Anne-Marie Le Pourhiet dans Le Monde) que la mise en œuvre de ces lois particularistes échappait au ministère public et devenait l’affaire de lobbies moraux spécialisés.

L’obsession légalo-mémorialiste est liée partout à des situations d’échec. Il y a des situations d’échec dans les Antilles, en Afrique noire, en Algérie qui sont probablement les vraies motivations de la passion de vouloir régler son compte au passé en le stigmatisant au maximum. Il est plus valorisant de se voir comme victime d’une histoire criminelle que comme incapable d’affronter les questions du présent.

Mais il y a aussi une situation d’échec sinon de la France du moins de la politique en France. Cela fait des dizaines d’années, depuis Mitterrand, que le pouvoir dit qu’il ne peut rien sur l’essentiel, notamment sur le chômage (qu’il a à ce sujet « tout essayé » en vain), des dizaines d’années aussi qu’on invoque une Europe soit bonne fée soit marâtre, toujours « incontournable », comme la mondialisation du reste. Cette constante capitulation de la volonté a perverti la vie politique et intellectuelle. Faute de pouvoir agir ou proposer, on s’est lancé dans la disqualification de l’autre. La gauche a inauguré cela à travers son slogan (victorieux) de 1988 : ce monde est trop dur pour être laissé à la droite. Autrement dit, à défaut d’être efficaces, nous sommes bons, contrairement à ceux d’en face. De cette manière, Le Pen aidant, la politique est devenue un concours de vertu dénonciatrice. La droite a suivi cette surenchère vertuiste où le passé (les passés) a été instrumentalisé. C’est pourquoi toutes ces lois de bonne conscience ont (même quoi qu’on dise l’amendement Vanneste) recueilli un large consensus.

La même situation d’échec national a favorisé la cristallisation des mémoires particulières. Comme lorsqu’un courant s’arrête, ce qu’il brassait se sédimente sur le fond. Ces mémoires étant en même temps flattées démagogiquement par les politiques, la situation est devenue réellement inquiétante, elle peut, comme le mouvement derrière Dieudonné nous en avertit, prendre l’allure d’une série de sécessions morales par rapport à la communauté nationale et d’une hostilité mutuelle croissante. Si les lois de mémoire dont nous demandons l’abrogation ne sont certes pas la cause de la crise nationale, elles sont par rapport à celle-ci un contre-remède.