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François Bédarida, "Le métier d’historien"

François Bédarida, « Le métier d’historien », L’Histoire, n°206, janvier 1996.

En cette fin de siècle, l’espace public semble de plus en plus dominé par un curieux hyménée entre impératif de mémoire et prolifération des archives. Ce qui nous vaut régulièrement des révélations fracassantes jetées dans la presse comme des pavés dans la mare, mais aussi, Dieu merci, dans le registre scientifique, des travaux patients et documentés qui tentent d’éclairer notre temps.

Outre l’arrivée par caisses entières de nouvelles archives sur le marché, le mouvement est porté par deux puissants phénomènes de société. D’abord, la mobilisation de l’histoire au service de la mémoire collective et de l’identité, sociale ou personnelle, de nos concitoyens. Face au flot composite des faits et des mythes, du vécu et de l’imaginaire, voilà l’historien sommé de démêler l’écheveau et de fournir un fil conducteur, tout en munissant les uns et les autres d’arguments capables de justifier tantôt leur passé, tantôt leur présent, tantôt les deux.

Mais si cette prise de parole publique est parfaitement légitime et doit être assumée, qui ne voit les risques de malentendus qu’elle peut susciter ? Péril d’une dérive vers une histoire donnant la priorité à l’exigence de mémoire au détriment du savoir. Danger de conforter l’aspiration généralisée et illusoire à une connaissance historique solide comme un roc en se focalisant sur le mot magique d’« archives » : comme si la construction de l’objet historique n’impliquait pas, après avoir creusé à fond le terrier, d’opérer une multitude de tris, de classements, de raisonnements, de hiérarchisations, d’articulations, afin de donner à la réalité factuelle livrée par les sources intelligibilité, cohérence et sens !

D’autre part, la médiatisation galopante contribue à un nivellement général sous couleur d’information. Un tel arasement simplificateur, qui met sur le même plan l’accessoire et l’essentiel, ôte à l’histoire toute épaisseur et en fin de compte la relègue dans l’insignifiance. D’où la tentation du « scoop ». Combien de fois faudra-t-il répéter que le sensationnel est incompatible avec la démarche historienne ? Et qu’il ne sert à rien de brandir soudain un document massue qui révolutionnerait en un tournemain notre vision du passé ? On hésite à rappeler pareille évidence : ce n’est pas avec un texte isolé ou un document unique que l’on écrit l’histoire, mais en combinant une pluralité de sources et en donnant au contexte plus de poids qu’à la seule archive. Méfions-nous donc de l’instantané. Il faut du temps pour étudier le temps.

D’autant que, dans le flot actuel de « révélations » dont on nous rebat les oreilles et d’où émergent quelques vraies découvertes au milieu d’une foule de pseudo-révélations, le neuf vient s’intégrer dans l’acquis. Loin de partir d’une table rase, les recherches actuelles s’inscrivent — tantôt pour la conforter, tantôt pour la corriger — dans une historiographie déjà riche. Il faut être bien naïf, ou ignorant, pour s’imaginer que nous sommes au stade des premiers travaux historiques valides et des premiers essais d’explication perspicaces sur les drames du XXe siècle.

Allons plus loin : c’est être singulièrement présomptueux que de prétendre changer d’un coup de baguette la connaissance du passé. L’histoire est une science d’accumulation, où le bouleversement est l’exception. Même si demain on retrouvait par miracle l’ordre de Hitler prescrivant 1’extermination des Juifs d’Europe, cela ne changerait pas grand-chose à l’histoire du génocide nazi étant donné le nombre des traces et des preuves indirectes établissant le fait — sans varier de sa signification. Les vraies innovations en histoire se jouent presque toujours sur le terrain des interprétations. Autrement dit, les révolutions historiographiques sont les révolutions herméneutiques bien plus que les découvertes factuelles.

Reconnaissons-le : la connaissance historique, par sa nature de connaissance « indirecte, indicielle et conjecturale » (pour reprendre la formule de l’historien Carlo Ginzburg), se prête et se prêtera toujours aux déformations et aux détournements par rapport à son objectif de véracité. De là le péché mortel, surabondant aujourd’hui contre la méthode historique : l’anachronisme, qui découle de l’erreur fondamentale consistant à croire que les hommes et les femmes du passé étaient exactement comme nous, sans tenir compte des sociétés, des cultures, des lieux et plus encore des temps. Raison de plus pour lever bien haut la bannière historienne où sont inscrits en lettres d’or les trois mots : Vérité, Objectivité, Responsabilité.