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Pierre Nora, "Malaise dans l’identité historique"

Texte paru dans Liberté pour l’histoire, CNRS Éditions, 2008

Quoi de plus normal que de rendre justice à la souffrance humaine ? Quoi de plus innocent qu’une sanction législative symbolique qui vient donner à un crime collectif la qualification qu’il mérite moralement ? Quoi de plus juste que d’assurer aux victimes la protection de la loi assortie d’éventuelles réparations et de sanctions contre les contrevenants ? C’est ce qui donne leur apparence de justification, pour l’opinion comme pour les députés qui les votent, à l’arsenal de lois d’un type nouveau dont la France s’est dotée depuis une quinzaine d’années, concernant toutes des crimes collectifs incontestables, et toutes destinées à offrir aux catégories qui les réclament les garanties qu’a offertes aux juifs, en 1990, la loi Gayssot ?

Il faut cependant prendre la mesure, claire et nette, de la logique qui inspire ces mesures ponctuelles, du mouvement auquel elles répondent et du point où elles aboutissent. Car derrière les nobles intentions qui les inspirent – et qui ne cachent, le plus souvent, que la démagogie électoraliste et la lâcheté politique –, la philosophie d’ensemble, spontanément accordée à l’esprit de l’époque, tend à une criminalisation générale du passé dont il faut bien voir ce qu’elle implique, et où elle mène.

Cette prise de conscience est d’autant plus urgente que si, après toutes les protestations des historiens, toutes les assurances des responsables politiques, toutes les mises en garde du président de la République – « Ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire » –, toutes les commissions ministérielles et parlementaires destinées à orienter et à encadrer l’expression du « devoir de mémoire », il se trouvait à nouveau à l’Assemblée nationale des majorités pour décider par la loi une vérité historique, la voie serait ouverte à une généralisation du crime contre l’humanité et à son extension à toutes les victimes de l’histoire nationale et même internationale, puisque, par exemple, dans l’extermination des Arméniens en 1915, la France n’est pour rien. Et, par voie de conséquence, aux sanctions pénales qu’implique leur mise en question.

Le crime contre l’humanité avait été conçu pour des faits contemporains, qui dépassaient l’entendement et dont l’horreur et l’ampleur ne relevaient d’aucune catégorie juridique. Il qualifiait le présent immédiat, il ne concernait pas le souvenir, ni la mémoire, ni le passé. Quant à la loi Gayssot, elle avait été conçue, dans les circonstances très précises du négationnisme faurissonien, non pas contre les historiens, mais contre les militants de la contre-vérité historique.

Avec l’extension de la loi Gayssot et la généralisation de la notion de crime contre l’humanité, on est dans une double dérive : la rétroactivité sans limites et la victimisation généralisée du passé.

La rétroactivité, et l’imprescriptibilité que prévoyaient les jugements de Nuremberg, puis la loi de 1964, comme la loi Gayssot qui s’y réfère, étaient limitées à la période des crimes nazis. On ne remontait en arrière que de cinq ou six ans. En quelques années, on est passé d’une rétroactivité de six ans à une rétroactivité de six siècles.

Il n’y a aucune raison pour que les descendants des victimes de toute l’histoire de la France ne réclament et n’obtiennent pas ce que les fils et filles des descendants d’esclaves ont obtenu. Le « génocide » vendéen attend sa reconnaissance officielle, les Russes blancs ne manquent pas d’arguments contre les massacres communistes en Ukraine, pas plus que les Polonais réfugiés contre les massacres de Katyn. Suivraient, avec un argumentaire imparable, les descendants des protestants de la Saint-Barthélemy, les aristocrates guillotinés, les Albigeois exterminés. Et pourquoi, dans la foulée, la France ne se donnerait-elle pas, au nom de ses principes les plus fondamentaux, une compétence mémorielle à dimension planétaire, incriminant les Espagnols et les Américains pour leur action exterminatrice contre les Indiens, au nord et au sud ? Et les Chinois au Tibet ? Il y aurait déjà, paraît-il, une vingtaine de projets de lois sur le bureau des Assemblées, l’une d’elles remontant aux croisades. Et pourquoi pas ? C’est, en effet, aux yeux des musulmans, la scène primitive de la criminalité occidentale dont la France est effectivement la première des parties prenantes.

L’histoire n’est qu’une longue suite de crimes contre l’humanité. Et puisque les auteurs de ces crimes sont morts, ces lois ne peuvent et ne pourraient que poursuivre, soit au civil, soit au pénal, les historiens qui traitent de ces périodes et les professeurs qui les enseignent, en les accusant de complicité de génocide ou de complicité de « crime contre l’humanité ». J’exagère ? Rappelons que c’est seulement la très large et active mobilisation des historiens qui, du propre aveu de son président, a fait abandonner au Collectifdom l’assignation qu’il avait lancée contre Olivier Pétré-Grenouilleau, l’auteur des Traites négrières.

Il pèse aujourd’hui sur l’ensemble des historiens un insupportable soupçon de réaction corporatiste. Comme si l’histoire n’était, après tout, que la mémoire d’un groupe de professionnels attachés à leurs fiches et à leurs privilèges et que leur tranquille métier a rendus insensibles à l’histoire vraie, faite de la douleur et de la souffrance des femmes et des hommes. Une mémoire, somme toute, comme une autre. Ce reproche est grave. Il mesure l’ampleur des dégâts et la toute-puissance de l’hégémonie mémorielle. L’heure est à une dangereuse radicalisation de la mémoire et à son utilisation intéressée, abusive et perverse.

L’histoire n’appartient à personne

L’affirmation des mémoires liées à des minorités en voie d’émancipation – qu’elles soient sociales, religieuses, sexuelles, régionales – est apparue dans un premier temps comme un phénomène puissamment libérateur, une forme de justice rendue aux opprimés, aux humiliés, aux oubliés de l’histoire, celle, du moins, qu’on enseignait dans les écoles publiques. Elle s’est traduite, à la faveur de l’intérêt également nouveau des historiens pour les humbles artisans de l’histoire, par un très rapide élargissement de leur questionnaire, un enrichissement fécond des perspectives et de la recherche, pour ne pas dire un renouvellement complet de la discipline. L’histoire orale, l’histoire ouvrière, l’histoire rurale, l’histoire des femmes ont marqué, entre autres, l’avènement heureux de la dimension mémorielle. Des années 1970 aux années 1990, on a connu une prodigieuse dilatation et même une révolution de la conscience et de la science historiques comparables seulement à celles qu’ont exprimées l’histoire libérale et romantique, puis l’histoire critique et positiviste, puis le mouvement des Annales. La mémoire a fécondé l’histoire, elle a renouvelé l’approche du passé et envahi toutes les époques et tous les secteurs de la recherche.

L’affaire commence à tourner mal quand l’histoire, qui n’appartient à personne et consiste à faire du passé l’affaire de tous, ne se voit plus écrite que sous la pression de groupes de mémoire intéressés à faire prévaloir leur lecture parti¬culière. S’amorce alors un changement d’une tout autre nature, un basculement d’une tout autre portée. On passe d’une mémoire modeste, qui ne demande qu’à être enfin reconnue, respectée, intégrée au grand registre de l’histoire collective et nationale, à une mémoire essentiellement accusatrice et destructrice de cette histoire. Imposant à une interprétation générale une vision partielle et tordue. Impatiente de voir sa propre version officialisée et protégée par le rempart de la loi républicaine. Et prête, au nom de la souffrance et de la vérité confondues, à imposer ses revendications par des moyens peu regardants : noyautage politique, chantage électoral et, s’il le faut, menace physique et personnelle. S’agit-il encore, d’ailleurs, de mémoire ?

Le processus est largement entamé quand on voit, par exemple, les pouvoirs publics renoncer à la célébration de la bataille d’Austerlitz, que commémorait l’Europe entière, parce qu’était brandie tout à coup la politique coloniale de Napoléon, puis renoncer à celle du quatrième centenaire de la naissance de Corneille parce que des membres de sa famille auraient été liés au commerce triangulaire. J’avais cru pouvoir, il y a quinze ans, qualifier l’époque d’« ère de la commémoration ». Il y a eu, depuis, autant de cérémonies nationales instituées qu’il y en avait eues en un siècle de République. Le plus inquiétant n’est cependant pas leur inflation galopante, mais le fait que, de ces six célébrations, la moitié soit d’ordre expiatoire (16 juillet : contre les persécutions racistes et antisémites ; 10 mai : mémoire de la traite et de l’esclavage ; 25 septembre : hommage aux harkis), et que les autres (Indochine, Afrique du Nord) expriment le morcellement de la mémoire combattante et le poids de ses revendications associatives. N’aurais-je pas dû, dans ces conditions, plutôt parler de contre-commémoration ou de commémoration négative ? C’est à l’officialisation et à la généralisation d’une histoire de ce type que tend la multiplication accélérée des lois que nous avons connues sur la criminalisation du passé et que nous risquons de connaître encore avec l’application de la décision-cadre européenne d’avril 2007, inspirée par la France, qui punit dans tous les États membres de l’Union « l’apologie publique, la négation ou la banalisation grossière » des crimes de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

Si les historiens se sont élevés contre le principe de ces lois dites « mémorielles », ce n’est nullement pour se réserver à eux-mêmes, comme une propriété de la corporation, comme une « mémoire » à prétention scientifique, l’expression exclusive d’une vérité vraie. C’est qu’en fonction de leur responsabilité civique ils se trouvent en première ligne d’un combat qui intéresse la collectivité tout entière, celui de la liberté intellectuelle et des libertés publiques dans un État démocratique.
Le mouvement général de réinterprétation du passé par la mémoire, du jugement sur le passé au nom de la mémoire mène tout droit à l’abolition de toute forme d’esprit et de raisonnement historiques. Est-ce cela que nous voulons ? Sommes-nous prêts à en accepter les conséquences ?

La mémoire nie par définition les différences et les transitions temporelles, supprime les facteurs de transformation et les conditions du changement. Il ne s’agit plus de comprendre et de faire comprendre le passé pour lui-même, de le connaître pour le faire sentir et de rétablir les enchaînements qui nous ont fait ce que nous sommes, mais de plaquer directement sur tous les phénomènes du passé un jugement qui n’est bâti que sur des valeurs et des critères d’aujourd’hui, comme si ces valeurs et ces critères n’avaient pas eux-mêmes une histoire et existaient de toute éternité. Nous vivons aujourd’hui convaincus et dominés par le droit des individus ; c’est sans doute à certains égards heureux, mais ce droit a lui-même une longue histoire. Une sourde contamination s’est opérée entre la mémoire et la morale ; et la mémoire a mangé l’histoire.

Là est le péché intrinsèque à la généralisation menaçante du crime contre l’humanité. En soi, l’émergence de la notion exprime peut-être un progrès de la conscience universelle, à laquelle le spectacle des actualités télévisuelles donne tous les jours de bonnes raisons de s’indigner. Mais, appliquée généreusement, et paresseusement, à des périodes lointaines, à des humanités incomparables à la nôtre et qui n’étaient ni pires ni meilleures, mais différentes, elle aboutit à des absurdités. Elle ne juge même que nous. Il revient à l’histoire de rendre hommage et justice aux victimes et aux vaincus. Mais une histoire entièrement réécrite et jugée du point de vue des victimes et des vaincus est une négation de l’histoire.

Il est bien probable qu’à regarder de près le passé, pétri tout entier de violence et de guerre, notre époque indolore et qui ne connaît plus que de loin, par procuration, la violence et la guerre est portée à rejeter ce passé tout entier dans les ténèbres de l’horreur, à le vouer une fois pour toutes à la malédiction et à lui tourner le dos. Il ne s’agit plus à ce point d’un simple risque d’anachronisme, mais d’une tentation anhistorique. Nous n’en sommes pas loin. Mais il faut alors poser la question : une communauté humaine et une collectivité nationale peuvent-elles se passer d’un rapport génétique à leur passé et d’un rapport positif à leur histoire ?

Mauvaise conscience universelle

Tous les pays ont été amenés, par les bouleversements du siècle dernier, à avoir avec leur passé des comptes à régler. Aucun n’est aussi mal à l’aise que le nôtre avec son histoire, ce qui est à la fois un des symptômes les plus évidents et une des causes les plus profondes de l’actuel mal-être français. Aucun n’a intériorisé le choc mémoriel qui a frappé, depuis une trentaine d’années, le monde entier, au point de se sentir ébranlé jusqu’à son identité historique. Impossible de ne pas se demander pourquoi.

Sans doute la France a-t elle connu, au long d’une continuité nationale exceptionnelle, et dans un effort d’unité qui a été son obsession permanente, des chocs successifs qui expliquent, en première approximation, l’ampleur et la profondeur de ses conflits de mémoire : la Révolution et ses rebondissements, la défaite de 1940 et l’Occupation, la décolonisation et la guerre d’Algérie, notre vraie guerre de Sécession, pour ne rappeler sur les deux derniers siècles que les principaux, et les plus directement générateurs d’une guerre civile des mémoires. Ce serait déjà beaucoup, mais il faut, à coup sûr, aller plus loin.

Ce qu’il y a de spécifique dans la réaction française au déferlement mondial de la mémoire et qui lui donne sa virulence, c’est sans doute le contraste entre la puissance de l’image immaculée que la France a appris à se donner d’elle-même, et la confrontation pénible, tardive, contrariée, avec les réalités historiques qui contredisent cette image, la brisent, et paraissent elles-mêmes plus noires qu’elles n’étaient. Sur l’Algérie, sur l’Occupation, sur la Résistance, sur la guerre de 1914, sur la colonisation, pour ne prendre que ces exemples, il y a eu légende, mensonges, falsifications, blocages, dénégations. Ces obstacles, fortifiés par tous les moyens à la disposition de l’État pour empêcher la connaissance de la vérité (à commencer par le secret des archives), ont préparé le terrain à tous les abcès de fixation, à tous les procès à retardement. Ils ont entretenu l’idée malsaine d’un cadavre toujours caché dans le placard. Ils ont fait de nous des pénitents virtuels, prêts à croire que les caricatures étaient vraies et les réparations légitimes. C’est dans la faille entre le rôle majeur que l’histoire officielle a joué dans la formation de la conscience civique et nationale et ses avatars pratiques qu’ont pu s’engouffrer à plaisir les discours de la repentance et de la contrition. Pour s’être trop enorgueillie de son histoire, la France ne sort jamais de la censure que par l’explosion de l’inconscient collectif, suivie de la contrition officielle. Mais remplacer des mensonges d’État par des vérités d’État, remplacer une vérité officielle par une vérité légale, ne fait aujourd’hui rien gagner.

C’est en définitive dans sa prétention ou sa vocation séculaires à l’universel qu’il faut chercher la principale raison pour que se mette en place aujourd’hui un rapport si maladif de la France avec son passé. Le potentiel particulièrement destructeur de la récente remontée du refoulé colonial, l’éveil d’une mémoire un peu énigmatique de la traite et de l’esclavage sont là pour le prouver.

Toutes les puissances européennes ont participé à l’aventure coloniale. L’expansion outre-mer, la découverte, l’occupation et l’exploitation de l’espace, la connaissance des autres cultures et la volonté de diffuser la sienne sont même apparues comme le moteur de la dynamique européenne, sa marque propre, avec l’imagination scientifique. Cette aventure est devenue aujourd’hui le chef d’accusation majeur de l’Occident moderne. Mais ce n’est qu’en France qu’il a été intériorisé. Il a même remplacé le capitalisme comme cible principale de la radicalité critique, dont la France a conservé l’apanage. Plus encore que l’antisémitisme dans ses racines chrétiennes, le crime colonial entraîne condamnation de ce que nous sommes et avons été. C’est le péché vraiment capital. On s’enferme dans l’alternative puérile de discuter sérieusement le point de savoir si la colonisation est entièrement condamnable, et relevant donc sans discussion du crime contre l’humanité, ou n’aurait pas, par miracle, quelques aspects positifs, les routes ou le vaccin antitétanique. Deux mille ans de culpabilité chrétienne relayée par les droits de l’homme se sont réinvestis, au nom de la défense des individus, dans la mise en accusation et la disqualification radicale de la France. Et l’école publique s’est engouffrée dans la brèche avec d’autant plus d’ardeur qu’à la faveur du multiculturalisme elle a trouvé dans cette repentance et ce masochisme national une nouvelle mission.

Après avoir été le vaisseau pilote de l’humanité, la France est devenue ainsi l’avant-garde de la mauvaise conscience universelle. Lourde rançon. Singulier privilège.

 

 Pierre NORA,
 président de Liberté pour l’histoire.