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Non à l’histoire officielle
Vendredi 27 janvier 2012

Tribune de Michel Winock parue dans Sud-Ouest, le 23 janvier 2012.

Le 21 décembre dernier, une cinquantaine de députés votaient la proposition de loi Boyer pénalisant « la contestation des génocides établis par la loi ». Seraient punis d’un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende « ceux qui contestent ou minimisent de façon outrancière [sic] un génocide reconnu comme tel par la loi française ». Le fond de l’affaire était, sans qu’on le dise, la question arménienne, le génocide qui eut lieu dans le cadre de l’Empire ottoman en 1915 et que l’État turc a toujours nié. L’enjeu véritable de cette proposition présentée en « urgence » était d’ordre électoral : il s’agissait de gagner le ralliement des quelques centaines de milliers de citoyens français d’origine arménienne.

En 2001, le Parlement avait déjà voté la reconnaissance par la France du génocide en question. Ce n’était pas suffisant : les défenseurs de la cause voulaient que cette loi fût complétée par la pénalisation de ceux qui entretiendraient la dénégation des Turcs. Ils trouvèrent l’oreille du nouveau Sénat, passé à gauche, ce qui provoqua la contre-attaque de Nicolas Sarkozy : on ne parlerait plus des Arméniens — même si l’on ne pensait qu’à eux —, on engloberait la répression des négationnistes dans la pénalisation générale de « ceux qui contestent les génocides ». Les députés de gauche, débordés par l’UMP, ne pouvaient, à quelques exceptions près, que voter la proposition Boyer pour ne pas être les perdants dans ce concours de zèle.

Cet épisode, qui n’est pas achevé puisque la proposition doit être débattue par le Sénat, a été suivi d’une controverse publique où sont entrés, contre la loi, Pierre Nora, président de Liberté pour l’histoire, Françoise Chandernagor, Robert Badinter ; et, pour la loi, Patrick Devedjian, Serge Klarsfeld et l’inévitable Bernard-Henri Lévy. En me plaçant résolument du côté des premiers, en rappelant que la mission conduite par le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, en 2008 avait conclu que le Parlement ne devait plus voter de « lois mémorielles » dont la constitutionnalité est hautement douteuse, je voudrais simplement attirer l’attention sur ce fait en soi monstrueux dans un régime démocratique : qu’une majorité parlementaire puisse fixer par la loi la vérité historique. Il y aurait ainsi une histoire officielle, histoire d’État, garantie par la loi.

Or l’histoire officielle est le propre des États totalitaires qui, dans leur volonté absolue de tout contrôler, veulent aussi assujettir le passé à leurs intérêts du moment. Dans son célèbre roman 1984, George Orwell imagine dans l’État de Big Brother un ministère de la Vérité qui rectifie jour après jour les articles des journaux et autres sources de l’histoire afin d’accorder les événements d’hier à la politique d’aujourd’hui. C’est ainsi que les États fascistes et communistes remaquillaient les photos d’archives pour en faire disparaître les personnalités limogées, bannies ou liquidées. Mais dans un régime de liberté comme le nôtre, l’État ne peut prétendre détenir la vérité.

Les historiens non plus, du reste, qui ne produisent pas davantage d’histoire officielle. La connaissance du passé est toujours imparfaite, incomplète et susceptible d’enrichissement. Même sur des faits indiscutables, les historiens peuvent n’être pas d’accord sur l’interprétation à leur donner. À mesure que les questions deviennent plus complexes, un accord unanime est rarement possible. De cette confrontation entre chercheurs, on se rapproche d’une vérité, mais celle-ci est toujours partielle.

Si l’Université, le Collège de France, l’Institut ne sont pas, pour ces raisons, habilités à sceller une histoire définitive à laquelle chacun doit se soumettre, que dire de parlementaires, que l’on n’élit pas à l’aune de leurs connaissances en histoire ? En 2009, le Parlement européen, plus modeste que nos élus du Palais-Bourbon, rappelait que « les interprétations politiques officielles de faits historiques ne doivent pas être imposées par des décisions majoritaires des Parlements » et qu’« un Parlement ne peut légiférer sur le passé ». Nos sénateurs pourraient méditer cette mise en garde avant de ratifier une proposition de loi qui n’est pas de leur compétence.

Michel Winock