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Accueil Débats Jean-Pierre Azéma / Gérard Noiriel
Jean-Pierre Azéma / Gérard Noiriel
Jeudi 02 février 2006

L’Express, 2 février 2006. Débat : faut-il abroger les lois mémorielles?

Il est des lois qui ne passent pas. Au terme d’une intense polémique, le président de la République a annoncé, le 25 janvier, la prochaine suppression par décret de l’alinéa 2 de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 sur les rapatriés, demandant aux enseignants de mettre en valeur le «rôle positif» de la colonisation. Cet article, voté en catimini, a suscité depuis une vague de protestations et de pétitions signées par des historiens et bien d’autres intellectuels.

Mais, au fil des mois, une fracture est apparue entre ceux qui, comme Gérard Noiriel, réclamaient juste l’annulation de cet article et s’élevaient contre cette «tentative d’imposer une histoire officielle» et ceux qui, comme Jean-Pierre Azéma, affirment qu’on ne peut pas isoler le cas de l’article 4 et exigent qu’on en finisse avec tous les textes de loi imposant une vérité historique d’Etat. Dans cette logique, il faudrait aussi récrire certains articles des lois Gayssot (1990), contre le négationnisme, et Taubira (2001), reconnaissant la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité, de même que la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien. Loin d’être une simple controverse entre historiens, le débat se poursuit, complexe et passionné, au moment où l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur d’une somme sur les traites négrières - dont Noiriel et Azéma sont solidaires - est traîné en justice par le Collectif des Antillais-Guyanais-Réunionnais, en vertu de la loi Taubira.

L’article 4 de la loi du 23 février 2005 sur le «rôle positif» de la colonisation va être supprimé. Gérard Noiriel, est-ce que cela vous satisfait ?

Gérard Noiriel : La pétition que j’ai cosignée avec des historiens, «Colonisation: non à l’enseignement d’une histoire officielle», était dirigée contre cet article prescrivant comment enseigner l’histoire de la colonisation, en insistant sur son bilan positif. Cette formulation nous a choqués. Voilà pourquoi nous pensons qu’il ne fallait pas se contenter de récrire l’article 4, mais qu’il fallait le supprimer.

Et vous, Jean-Pierre Azéma ?

Jean-Pierre Azéma : Avec la pétition «Liberté pour l’histoire», mes amis et moi demandons le toilettage des quatre lois mémorielles et l’abrogation de certains de leurs articles, car, même si certains textes sont nés de bons sentiments, ils présentent des enjeux électoraux, voire électoralistes. Ce lest lâché sur l’article 4 est destiné à préserver le reste de la loi, dite «loi Mekachera». Or nous disons aux députés: plus de lois mémorielles! Ce temps est fini!

Pourquoi n’avez-vous pas plaidé en ce sens plus tôt, c’est-à-dire dès l’adoption des lois mémorielles, dont la première fut la loi Gayssot, en 1990?

J.-P. A. : J’ai soutenu Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet lorsqu’ils ont estimé que la loi Gayssot présentait le risque d’établir des vérités historiques. Certains articles de la loi Taubira nous avaient alertés, nous ne nous étions pas mobilisés. Mais, avec la mise en cause et l’assignation en justice d’un historien, Olivier Pétré-Grenouilleau, à travers son ouvrage sur les traites négrières, par le Collectif des Antillais-Guyanais- Réunionnais, cela suffit! Nous avons écrit au juge et lancé une pétition de soutien auprès des enseignants du supérieur et du secondaire. Mais, pour éviter que ce genre de terrorisme intellectuel ne se répète contre les historiens dès qu’ils sortent du politically correct, nous sommes en train de monter une association pour pouvoir ester en justice et défendre les collègues attaqués.
G. N. : Je fais partie des quelques historiens qui ont lancé, dès le mois de mars 2005, la première pétition contre la loi du 23 février 2005 - plus de 1 000 signatures d’enseignants et de chercheurs - à la suite de laquelle nous avons créé le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire. Avec plusieurs motivations: nous pensons que les historiens doivent mobiliser et prendre à témoin la société, plutôt que tenter de réformer les lois mémorielles. Ce qui était insupportable, c’est qu’une loi dise aux historiens et aux enseignants qu’il faut présenter un bilan positif de la colonisation. Cela revient à introduire un jugement de valeur dans une discipline, l’histoire, qui est normalement tournée vers la compréhension et l’explication des phénomènes. C’est là toute la différence entre l’histoire et la mémoire.

Faut-il revenir sur les autres lois mémorielles, notamment la loi Taubira sur l’esclavage?

G. N. : Contrairement à la pétition «Liberté pour l’histoire», nous préférons parler d’autonomie de l’histoire. Il ne nous semble pas anormal ni antidémocratique que le politique intervienne sur les questions du passé. Les historiens n’ont pas à arbitrer tous les débats sur le passé: cela outrepasse notre rôle et nos compétences. A propos de la loi Gayssot, je ne trouvais pas scandaleux que le politique fasse respecter des notions essentielles qui figurent dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. On ne peut pas prétendre empêcher le législateur d’intervenir sur ce qui touche à la mémoire. Mais la ligne rouge est franchie quand le politique veut se mêler de la recherche et de l’enseignement de l’histoire… Avant de supprimer certains articles des lois mémorielles, il faut s’interroger sur les réactions que pourraient avoir les groupes sociaux ou les groupes de pression mémoriels concernés par ces textes.

Jusqu’où le politique peut-il aller?

G. N. : La seule loi mémorielle qui touche également à l’enseignement de l’histoire, c’est la loi Taubira, quand elle indique que les programmes scolaires et de recherche doivent «accorder à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent». Mais elle ne demande nullement aux enseignants de porter un jugement négatif ou positif sur ces faits. En ce sens, on ne peut pas mettre l’article 4 de la loi du 23 février 2005 sur le même plan que les autres lois mémorielles.
J.-P. A. : Notre pétition s’intitule «Liberté pour l’histoire», et non pas pour les historiens. L’histoire est le bien de tous. Et c’est précisément pour préserver le droit de tout citoyen d’accéder à la vérité historique que nous nous élevons contre la proclamation de «vérités officielles» par le Parlement. Nous ne prétendons pas que l’histoire n’appartient qu’aux historiens. Mais elle n’appartient pas aux parlementaires. Ces derniers peuvent voter des textes sur l’instauration d’une journée de commémoration, sur l’édification d’un mémorial, mais pas proclamer des vérités officielles, non, non et non! Dans un régime démocratique, il n’y a pas de vérité historique intangible.

On ne doit pas pouvoir faire de procès au nom de l’histoire?

J.-P. A. : Non. Qui va faire appliquer la loi? Les juges. En fait, nos braves parlementaires bottent en touche. Dans l’enseignement supérieur, les gens sont relativement protégés. Mais, dans le secondaire, on l’est beaucoup moins. Verra-t-on des enseignants tomber sous la coupe des juges? Toutes les lois mémorielles n’impliquent pas des retombées judiciaires, mais certaines y incitent. Nous avons du souci à nous faire.

En acceptant de témoigner aux procès Touvier ou Papon, les historiens n’ont-ils pas joué avec le feu, contribué à judiciariser l’histoire?

J.-P. A. : J’ai accepté de témoigner au procès Papon pour expliquer à des jurés plus jeunes que moi qu’ils n’avaient pas à juger de l’honneur d’un homme en fonction de tel ou tel critère qui aurait été anachronique. En fait, j’ai fait aux jurés un cours sur Vichy: «Voilà ce qu’étaient le rôle d’un préfet à l’époque, les pressions des Allemands et la latitude d’action ou non de Vichy. Vous devez prendre en compte cela.» Pas plus, pas moins.
G. N. : A l’époque, j’étais contre l’intervention des historiens comme témoins dans ces procès, parce qu’il nous semblait que c’était ouvrir la voie aux problèmes que nous rencontrons aujourd’hui. Il aurait fallu, dès ce moment-là, que les historiens engagent une réflexion collective sur leur rapport à la mémoire. On ne peut pas juste accuser les parlementaires ou les associations. Il faut analyser ce que signifie le métier d’historien dans un monde comme le nôtre.
J.-P. A. .: Nous sommes d’accord!
G. N. : On ne réglera pas le problème simplement en modifiant les lois. L’histoire évolue constamment.
J.-P. A. : Je reviens sur la loi Taubira. Son article premier limite le crime contre l’humanité à la seule traite transatlantique, ce qui est plutôt gênant! Et ce n’est pas conforme au titre de cette loi, «tendant à la reconnaissance de la traite négrière et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité». Cela voudrait dire que ne sont pas considérées comme crimes contre l’humanité les traites orientale et interafricaine, qui ne sont pourtant ni moins dommageables ni moins criminelles! De plus, l’article 2 de la loi Taubira fait obligation de donner une place conséquente à ces questions. Cela veut dire quoi: «conséquente»? un tiers? deux tiers? Et qui va en décider: le recteur, le proviseur, le juge? Mais, surtout, doit-on donner une place conséquente à la seule traite transatlantique, qui serait seule un crime contre l’humanité? Ce n’est pas possible. Certes, nous sommes sans illusions: en 2006, nous n’obtiendrons pas l’abrogation de toutes ces lois qui, électoralement, représentent des enjeux importants. Mais nous pouvons demander quand même qu’un certain nombre d’articles de ces lois soient récrits de manière intelligente et respectent un minimum la vérité historique. Tout cela a été voté sans passer par le contrôle du Conseil d’Etat.

La loi Taubira vous paraît-elle irrecevable dans son principe ou est-elle juste mal faite?

J.-P. A. : Il faut savoir qu’il y a déjà trois propositions de loi déposées par des députés de la majorité pour demander l’extension des dispositions pénales de la loi Gayssot à toutes les communautés qui auraient obtenu la reconnaissance au Parlement d’un crime contre l’humanité, quels que soient le lieu ou le temps où il a été commis. On a l’embarras du choix: pourquoi pas les parpaillots, les albigeois, les vendéens, les Ukrainiens, les Tchétchènes?
G. N. : Cette question est politique et non pas scientifique. Donc, elle ne concerne pas plus les historiens que les autres citoyens. Je constate d’ailleurs que notre milieu est divisé sur le sujet. Au sein des spécialistes de l’histoire de l’esclavage, on en compte beaucoup qui sont contre l’abrogation de la loi Taubira. Comment, dans ces conditions, prendre position «au nom des historiens»?
J.-P. A. : Quand même, réduire l’esclavage à la traite transatlantique…
G. N.: La loi ne dit pas que les autres traites ne relèvent pas d’un crime contre l’humanité…
J.-P. A. : Il serait facile de remplacer «traite transatlantique» par «traite négrière».
G. N. : Peut-être, mais je ne pense pas que notre rôle soit de jouer les experts pour modifier les lois. Voilà notre divergence fondamentale. En tant que citoyen, j’ai toujours été extrêmement critique par rapport à cette forme d’engagement des historiens, qui revient à mettre notre discipline au service de causes qui peuvent nous échapper. Ces lois ont peut-être des visées électoralistes, mais elles ont aussi des implications civiques. Imaginez que le législateur revienne en arrière par rapport à la loi Taubira: on sait très bien les problèmes que cela poserait par rapport aux Antillais et autres personnes originaires de l’outre-mer. Nous, les historiens, nous nous retrouverions au centre de la mêlée. Et nous n’aurions plus cette position précieuse à conserver: l’autonomie.

La loi Taubira peut laisser croire que certaines formes de traite négrière n’ont pas existé ou sont moins graves. En refusant de vous en mêler, n’acceptez-vous pas une forme d’histoire officielle?

G. N. : Non, car il faut souligner la distinction entre histoire et mémoire. En suivant la définition de Marc Bloch, dont je suis un disciple, je défends la différence entre l’histoire, qui explique et tâche de faire comprendre, et la mémoire, qui juge. Si l’on confond les deux, on perd de notre légitimité. De nombreuses associations, comme la Ligue des droits de l’homme ou le Mrap, ont milité pour la suppression de la loi du 23 février 2005 mais refusent que l’on revienne sur les autres lois. Les historiens vont se retrouver en porte-à-faux par rapport à un mouvement associatif extrêmement fort dans l’opinion. Ce n’est pas la principale raison pour laquelle je fais la différence entre ces lois mémorielles, mais c’est un point que l’on ne peut pas négliger.

La loi Gayssot, votée en 1990, a permis de poursuivre et de condamner des personnes niant le génocide des juifs. Revenir sur ce texte, Jean-Pierre Azéma, n’est-ce pas prendre le risque de rouvrir la porte aux négationnistes?

J.-P. A. : Savez-vous qu’il existe dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse l’article 32, qui vise la diffamation raciale, l’article 33, sur l’injure raciale, l’article 24-6, sur la provocation à la haine raciale, et le 24-3, sur l’apologie de la haine raciale? Sans oublier l’article 1382 du Code civil, qui peut aussi être utilisé. Avant le vote de la loi Gayssot, ces lois ont permis la condamnation des principaux négationnistes: Paul Rassinier, Maurice Bardèche en 1954, Robert Faurisson par deux fois, en 1981 et en 1990. M. Faurisson a été déclaré coupable de «provocation publique à la discrimination, à la haine et à la violence à l’égard d’un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée». La cour d’appel a retenu le délit de diffamation raciale et, en cassation, il a été débouté. Point. Je vous rappelle également que la condamnation des génocides et des crimes contre l’humanité commis par les nazis est prévu par le droit français, articles 211-1 et 212-2 du Code pénal. Ces crimes, pour une partie d’entre eux, sont devenus imprescriptibles depuis décembre 1964. Il en va de même pour l’esclavage: il y a intégration dans le droit français des conventions internationales de 1926 et 1956. L’arsenal juridique est là et il a fonctionné. Faut-il rajouter une loi spécifique qui, en même temps, dit l’histoire? La loi Gayssot établit pour la première fois dans le droit français le délit de contestation de «vérité historique», ce qui pose un problème. C’est une loi d’exception qui doit rester exceptionnelle. Elle peut aisément être complétée. Puisqu’elle vise le négationnisme dans son article 9, il faudrait préciser qu’elle concerne tous ceux qui ont des desseins antisémites et racistes. Inutile de s’embrouiller avec les termes de «vérité historique». C’est sans fin. En tant qu’historiens et citoyens, nous pensons qu’il n’y a pas de vérité d’Etat. Quand le président de la République déclare que la France doit faire repentance, c’est son avis. Son avis pèse lourd, mais on n’est pas forcé de le suivre. Personne n’est forcé de l’enseigner dans les programmes, d’y consacrer une place conséquente dans les manuels scolaires. Arrêtons de faire joujou.
G. N.: La vérité historique est une notion extrêmement compliquée et les historiens ne sont pas tous d’accord sur la manière de la démontrer. Mais, si l’on s’attaque à la loi Gayssot, certains membres du Front national vont se mobiliser immédiatement pour claironner: «On vous avait toujours dit qu’il ne fallait pas la voter!» Les effets civiques d’une telle démarche seront incontrôlables. Il faut bien avoir à l’esprit que les questions de mémoire sont devenues aujourd’hui extrêmement sensibles dans notre pays. Elles sont mêmes exacerbées, car elles servent à énoncer des problèmes sociaux très difficiles.

Pour des raisons sociales, il ne faudrait donc pas revenir sur ces lois?

G. N. : Cela risque d’ouvrir un processus qui finirait par aggraver les choses. Entre une loi qui prétendait présenter les aspects positifs de la colonisation et celles qui dénoncent le racisme, l’antisémitisme ou l’esclavage, il y a quand même une différence fondamentale! Beaucoup de gens ont été choqués qu’on les considère de la même manière. Et nous sommes la risée de l’opinion internationale!
J.-P. A. : Nous ne sommes pas la risée quand nous demandons le toilettage des lois mémorielles.

Les lois mémorielles ont-elles entravé le travail des historiens?

J.-P. A. : Elles ne nous empêchent pas de mener des recherches ni d’enseigner, mais elles peuvent avoir des conséquences fâcheuses pour certains d’entre nous. Est-ce que le travail des journalistes serait entravé si on leur demandait de parler du côté positif de la colonisation? Vous avez la réponse.

Propos recueillis par Jacqueline Remy et Boris Thiolay.
Jean-Pierre Azéma / Gérard Noiriel, "Faut-il abroger les lois mémorielles ?"