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Accueil International Russie Un historien russe arrêté pour ses recherches sur l’ère stalinienne
Un historien russe arrêté pour ses recherches sur l’ère stalinienne
Jeudi 15 octobre 2009

M. SuprunMikhail Suprun, un historien russe enquêtant sur le sort d’Allemands emprisonnés en Union soviétique durant la Seconde Guerre mondiale, a été arrêté le mois dernier dans la dernière vague de répression des autorités russes contre les recherches historiques portant sur l’ère stalinienne.

L’historien a été brièvement détenu par des officiers des services de sécurité russes. Ils ont fouillé son appartement et emporté l’ensemble de ses archives. Il est aujourd’hui accusé d’atteinte à la vie privée. En cas de condamnation, il risque une peine maximale de quatre ans de prison.

Suprun effectuait des recherches sur les Allemands envoyés dans les goulags du cercle arctique russe. Professeur d’histoire à l’Université Pomorskyi d’Arkhangelsk, son travail portait notamment sur les prisonniers de guerre allemands capturés par l’Armée rouge et sur les minorités russes d’origine germanique, la plupart en provenance de Russie méridionale, déportés par Staline dans les camps d’Arkhangelsk.

« Je travaillais à la rédaction de deux livres », déclare aujourd’hui Suprun au Guardian. L’historien, qui décrit son arrestation comme « absurde », a dit qu’il avait signé un document donnant son accord aux autorités locales pour ne pas parler de l’affaire en cours.

Son arrestation a suscité l’indignation en Allemagne et dans la communauté des historiens. Elle s’ajoute aux tentatives de réhabilitation de Staline par le Kremlin et à la vague de répression de la recherche historique indépendante, la répression politique de l’époque soviétique et les victimes du goulag étant devenus des sujets tabous.

Aujourd’hui, l’historien et écrivain Orlando Figes décrit l’arrestation de Suprun comme un acte sans précédent témoignant de « violence de la campagne poutinienne à l’encontre de la liberté d’expression et de la liberté de la recherche historique ». Figes, professeur d’histoire au Birbeck College de l’Université de Londres, ajoute : « C’est potentiellement extrêmement alarmant si cela signifie que le régime a l’intention d’empêcher toute collecte de données personnelles sur la Terreur stalinienne. »

Les recherches de Suprun étaient effectuées en liaison avec la Croix-Rouge allemande, qui cherche à faire toute la lumière sur le sort de milliers d’Allemands emmenés prisonniers en Russie soviétique durant la guerre, et dont la plupart ne sont jamais revenus. La Croix-Rouge allemande s’est dite perplexe après l’arrestation de l’historien. « C’est totalement inacceptable », a déclaré pour sa part la députée de droite Erica Steinbach.

La FSB, les Renseignements généraux de la Fédération de Russie, a aussi arrêté un officiel de la police, le colonel Alexander Dudaryev, coupable d’avoir remis à Suprun du matériel en provenance des archives de la branche locale du ministère de l’Intérieur, notamment une liste de 40 000 Allemands déportés dans la région d’Arkhangelsk et victimes du goulag entre 1945 et 1956. La liste indiquait en outre les noms des camps où ils avaient été envoyés et s’ils avaient survécu ou non. Le colonel Dudaryev est accusé d’avoir abusé de sa position.

« Nous assistons à la renaissance du contrôle de l’histoire », a déclaré Rauf Gabidullin, du mouvement de défense des droits de l’homme d’Arkhangelsk. « La majorité des Russes n’ont aucune idée de l’ampleur des répressions staliniennes. Ceux qui détiennent le pouvoir sont tous d’anciens du KGB. Ils ne veulent à aucun prix que le peuple sache ce que leurs prédécesseurs au KGB faisaient ni à quelle échelle ils le faisaient. »

Interrogé sur ce que pouvait être la vie dans les goulags gelés d’Arkhangelsk, sur les rives de la mer Blanche, Gabidullin a ajouté : « Terrible. L’hiver était interminable, et les conditions de vie dans les baraquements étaient atroces. Les prisonniers allemands assez chanceux pour survivre étaient ceux employés à couper du bois. Dans d’autres parties de l’Union soviétique ils construisaient des bâtiments, à l’image de l’Université d’État de Moscou.

Les camps d’Arkhangelsk contenaient aussi des Polonais, des Grecs, des Tatars et d’autres groupes ethniques non russes. À la fin de la guerre, 11 millions d’Allemands étaient internés dans des camps de prisonniers alliés. Plus d’un million y trouvèrent la mort. Le sort des prisonniers de guerre russes fut plus terrible encore. Sur les quelque 5,7 millions de soldats capturés en Allemagne, plus de la moitié, soit 3,3 millions, moururent.

La Seconde Guerre mondiale demeure une source majeure de tensions entre la Russie et ses voisins post-soviétiques. Le président Dmitry Medvedev a plusieurs fois accusé l’Ukraine, la Pologne et d’autres pays d’Europe de l’Est de distorsion de l’histoire à des fins politiques et, en mai dernier, a mis sur pied une nouvelle commission d’État destiné à prévenir ce qu’il appelle « les falsifications de l’histoire ».

Durant l’été, Moscou a réagi avec fureur quand l’assemblée parlementaire de l’OSCE, sous la conduite de la présidence balte, a fait passer une motion renvoyant dos à dos nazisme et stalinisme. Le Kremlin a également défendu le pacte Molotov-Ribbentrop, pacte par lequel Staline et Hitler se sont partagé l’Europe de l’Est, le décrivant comme un accord tactique semblable aux arrangements passés entre les puissances occidentales et les nazis.

Aujourd’hui, Allison Gill, directeur de Human Right Watch à Moscou a décrit l’affaire Suprun comme « extrêmement préoccupante », ajoutant : « Elle s’inscrit dans un projet visant à fournir une version unique de ce que fut la Russie et de ce qu’elle est aujourd’hui. Il rejette toute la complexité de l’histoire russe et le fait que les individus ont vécu une immense variété des expériences. Je n’aime pas du tout cela. »

Le travail de Suprun n’est pas très différent de différents projets menés ces dernières décennies par l’organisation de défense des droits de l’homme Memorial. Memorial a retrouvé et rassemblé les noms de dizaines de milliers de victimes du goulag, dont elle a rendu publics les éléments biographiques dans des memory books, ou « livres de la mémoire ». L’an dernier, un raid de la police dans les locaux de l’organisation à Saint-Pétersbourg a abouti à la saisie de matériel et d’archives utilisés par Figes pour son ouvrage Les Chuchoteurs [Denoël, 2009], consacré à la vie de famille dans la Russie stalinienne. Ils lui furent par la suite restitués.

Luke Harding, The Guardian.