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Accueil Tribunes Henry Rousso, "Pourquoi j’adhère à LPH"
Henry Rousso, "Pourquoi j’adhère à LPH"
Lundi 25 février 2008

Lorsque la pétition « Liberté pour l’histoire » avait été lancée, en décembre 2005, j’ai exprimé un désaccord sur un point important : l’impossibilité politique d’abolir la loi Gayssot réprimant le négationnisme. Quels que soient les défauts et les effets pervers de cette loi, la supprimer alors que la négation de la Shoah est devenue dans certains pays une idéologie d’État (notamment en Iran), me paraissait – et me paraît toujours – inopportun (« Mémoires abusives », Le Monde, 24 décembre 2005).

Nous sommes là devant une situation de fait et un héritage historique qu’il faut pour l’instant assumer. On peut d’ailleurs remarquer que les critiques que les signataires de la pétition, puis les adhérents à l’association, ont formulé à l’encontre des lois et des revendications mémorielles de toute sorte, portent en grande partie sur cette incapacité à accepter une histoire révolue. Elles dénoncent précisément la tentation permanente de réécrire une histoire qui ne convient pas aux enjeux du temps présent. Il serait donc paradoxal qu’ils y succombent à leur tour.

Si j’adhère aujourd’hui à l’association « Liberté pour l’Histoire », c’est parce que je suis en accord malgré tout avec la ligne générale, pour avoir moi-même, depuis plus de vingt ans, dénoncé les risques d’une judiciarisation et d’une politisation croissante de l’écriture de l’histoire. Je suis surtout inquiet de l’inconséquence avec laquelle les plus hautes autorités de l’État jouent avec l’héritage tragique de l’histoire récente. Je suis inquiet de l’évolution actuelle d’une discipline traversée à nouveau par des conflits idéologiques souvent sommaires, où l’écriture de certains événements se fait à coup de pétitions, où réémerge une figure que l’on croyait disparue, à savoir celle de l’« historien organique », au service cette fois non plus du « peuple », mais de toutes les victimes de l’Histoire – certaines, à vrai dire, lorsqu’on y regarde de plus près...

Dans un univers qui glorifie la pluralité des interprétations du passé, parfois sans discernement aucun (d’où l’enracinement et le succès des formes de négation), et sans qu’il faille le déplorer ou s’en féliciter, il n’est pas interdit de penser que les historiens ont aussi leur mot à dire sur l’histoire. Abandonner un prétendu monopole ne doit pas signifier devenir inaudibles, ni laisser toute la place aux seuls militants, journalistes ou députés. « Corporatisme ! » criera-t-on ici ou là. Et alors ? En quoi la défense d’une vision identitaire et instrumentalisée du passé serait-elle plus louable qu’une vision qui croit encore à ces vielles lunes que sont la raison, le savoir, la distance ? Plutôt que d’être sur la défensive, les historiens doivent au contraire revendiquer une certaine posture professionnelle, laquelle conditionne leur fonction civique – et non l’inverse –, en gardant par ailleurs toute leur diversité et leurs différences de sensibilité.

Henry Rousso