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Accueil International Russie Lettre d'Arnita Jones au président Dmitri Medvedev
Lettre d'Arnita Jones au président Dmitri Medvedev
Mercredi 17 juin 2009

La directrice exécutive de l’American Historical Association, Arnita Jones (photo ci-contre), a envoyé ce jour une lettre au président de la Fédération de Russie, Dmitri Medvedev, pour lui exprimer son inquiétude au nom de l’AHA au sujet de la récente création d’une « Commission visant à réagir aux tentatives de falsifier l’Histoire afin de nuire aux intérêts de la Russie ».


Cher Monsieur Medvedev,

Nous vous écrivons au nom de l’American Historical Association pour exprimer notre vive préoccupation après la récente création d’une « Commission visant à combattre les tentatives de falsifier l’Histoire afin de nuire aux intérêts de la Russie ». L’American Historical Association est une organisation à but non lucratif créée en 1884 et incorporée au Congrès américain en 1889 pour la promotion des études historiques et la diffusion de la recherche historique. C’est la plus ancienne et la plus grosse organisation professionnelle d’historiens aux États-Unis, avec près de 5 000 institutions affiliées, 118 sociétés et plus de 15 000 adhérents individuels, incluant collèges et universités, historiens publics, chercheurs indépendants, archivistes, bibliothécaires et professeurs de l’enseignement secondaire.

Nos adhérents sont des étudiants et des professeurs de tous les champs des études historiques, y compris la Russie et l’ex-Union soviétique.

Nous avons appris que les intentions de la commission, qui ne comporte que trois historiens parmi ses vingt-huit membres, sont de régenter le débat historique et d’empêcher l’expression et/ou la publication de jugements historiques « défavorables » à la Russie. Toute la question est de savoir qui décide de ce qui est « favorable » ou « défavorable ». Nous pensons que de tels jugements ne devraient pas échoir à des agents appointés par le gouvernement, mais devraient plutôt être laissés à la liberté du débat ouvert entre historiens.

L’American Historical Association est persuadée qu’il n’est jamais dans l’intérêt du public d’interdire l’étude ou la publication de quelque sujet historique que ce soit ou d’empêcher la publication de thèses historiques quelconques. Toute atteinte à la liberté de recherche ou d’expression, même inspirée des meilleures intentions, viole un principe académique fondamental : celui que tout chercheur doit pouvoir enquêter sur n’importe quel aspect du passé et rendre compte sans peur de ce que révèlent ses sources. Toutes les publications historiques sont sujettes au jugement et à la critique de la communauté académique à laquelle appartient le chercheur concerné. Il est inévitable que des historiens manipulent leur matériau historique d’une telle manière qu’ils suscitent la colère de tel ou tel groupe au sein de la société. Dans certains cas, hélas, ils utilisent leurs compétences pour expurger les annales historiques de certains événements tragiques ou pour les faire apparaître ces derniers moins terribles qu’ils n’étaient. Un historien qui serait reconnu par ses pairs comme ayant falsifié des sources historiques devrait se voir refuser l’accès à des places universitaires, en considérant les opinions critiques des chercheurs du domaine concerné, ou, dans des cas extrêmes, à des publications, à nouveau en considérant les évaluations de collègues informés, et non d’organes appointés par le gouvernement. La liberté de recherche permet à certains auteurs d’avancer des arguments intenables ou douteux, mais elle permet aussi aux autres de les réfuter, et c’est dans ce domaine du débat public libre que les historiens peuvent et doivent exercer leur métier. Comme l’ont justement déclaré en 2005 les auteurs de pétition française Liberté pour l’Histoire, « dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique ».

Il pourra vous intéresser de savoir que les sentiments exprimés ci-dessus sont aussi ceux qui ont motivé l’opposition de l’American Historical Association à la décision-cadre européenne visant à criminaliser la négation de l’Holocauste. Autant nous rejetons les travaux historiques négationnistes, autant nous restons persuadés, y compris dans ces cas extrêmes, que toute détermination de la réalité du passé et de la véracité des diverses tentatives d’en rendre compte ne devraient relever que du débat et du jugement académiques. C’est cette même position qu’a adoptée l’American Historical Association lorsqu’elle a été interpellée sur la question du « génocide arménien ». Selon nous, c’est une question de principe universel, principe que nous espérons et croyons partagé par l’ensemble de communauté des historiens à travers le monde. Le fait d’établir une commission pour statuer de la « vérité » ou de l’impact « bénéfique » de n’importe quel jugement historique ou, à l’inverse, de chercher à contrôler les opinions fausses ou nuisibles par l’action gouvernementale entre en contradiction avec ce principe élémentaire de la liberté intellectuelle. En conséquence, nous vous prions avec insistance de reconsidérer cette Commission et d’envisager sa dissolution.

Par ailleurs, la Douma envisage de faire voter une loi destinée à criminaliser la « réhabilitation du nazisme », ce qui ajouterait des peines juridiques sous la forme d’amendes et/ou d’emprisonnement au travail de la Commission. Inutile de dire que nous considérons toute tentative de criminalisation de la pensée historique, même ses conclusions les plus choquantes ou les plus détestables, également inacceptable, dans la mesure où cela vise à influencer le cours de la recherche historique. Cela résulterait inévitablement à intimider les chercheurs et à déformer leurs constatations. La meilleure façon de punir ces errements est de confondre leurs auteurs par le jugement d’autres chercheurs, en aucun cas de les rendre passibles de l’action du gouvernement. Nous espérons que la Russie ne va pas adopter une loi aussi draconienne, loi qui la placerait, ainsi que ses historiens, en dehors de la communauté académique dédiée à l’exploration libre et ouverte de tout le savoir historique.

Nous vous adressons cette lettre au nom de tous les historiens, et plus spécifiquement de ceux aux États-Unis qui espèrent voir s’établir de meilleures relations avec leurs collègues et étudiants de la Fédération de Russie sous l’autorité de la loi et dans le respect des droits de l’homme garantis par la Constitution de la Fédération de Russie.

Arnita Jones, directrice exécutive de l'AHA.
Washington, le 17 juin 2009