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Accueil Tribunes J.-N. Jeanneney, "Les responsabilités civiques des historiens"
J.-N. Jeanneney, "Les responsabilités civiques des historiens"
Mardi 29 avril 2008

Université de Melbourne, 29 avril 2008.

Mesdames et Messieurs, pour ouvrir à une hauteur suffisamment noble la conférence à laquelle vous m’avez fait l’honneur de me convier, j’inaugurerai mon propos en citant quelques phrases impressionnantes de Chateaubriand à propos de Napoléon, publiées dans le journal Le Mercure le 4 juillet 1807 : « Lorsque, dans le silence de l’abjection, on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère… Tacite est déjà né sous l’Empire. »

« L’historien, chargé de la vengeance des peuples » : l’injonction à assumer ce rôle est majestueuse, et presque effrayante. De quoi s’agit il ? Rien de moins que de faire de l’historien l’acteur premier de la lutte contre le mensonge, au service de la liberté, de la vérité et de la nation.

Il faut se hâter de dire qu’il existe une manière simple (et frileuse) de se protéger contre l’effroi qu’un membre de notre corporation pourrait ressentir devant une mission aussi accablante : c’est d’observer d’entrée de jeu que cette idée de la responsabilité de l’historien a été depuis longtemps rejetée par beaucoup, soit qu’ils en missent en cause l’intérêt civique, soit qu’ils le crussent incapable de l’assumer.

Au cœur de ce refus, on rencontre la conviction, fréquente dans l’Antiquité, en particulier chez les Grecs, qu’il se trouve bien des occasions dans l’histoire des peuples où le silence sur le passé est un devoir. Après les drames, après les oppressions, après les déchirements civils, il faut que s’affirme la réconciliation. Rappelons nous Sophocle, quand, dans Antigone, s’achève la nuit de toutes les haines entre les protagonistes et que le chœur s’écrie : « Des combats d’aujourd’hui il faut installer l’oubli. » C’est dire à l’historien : « Tais toi ! » Voilà bien qui est fait pour nous mettre violemment en cause.
À Athènes, à la fin du Ve siècle, on organisa systématiquement ce silence. En 403, après la sanglante dictature des Trente et la défaite militaire d’Athènes, lorsque les démocrates revinrent dans la Cité, ils proclamèrent la réconciliation générale et prirent un décret interdisant de « rappeler les malheurs » (mé mnésikakeîn). Ils firent prêter le serment aux Athéniens, tous — les démocrates, les oligarques et ceux qu’on appelait les « gens tranquilles », qui avaient « vécu » sans s’engager pendant la période concernée —, de ne jamais évoquer les déchirements récents de la Cité. La volonté de sceller le consensus démocratique s’appuie sur le devoir du silence. Aristote affirme même que le modéré Archinos, revenu à Athènes avec les démocrates, fit condamner à mort un citoyen qui avait manqué à cette promesse, et il raconte qu’après cet exemple, personne ne s’y risqua plus. Isocrate — âgé de trente-trois ans en 403 — écrit à ce propos : « Puisque nous nous sommes mutuellement donné des gages, nous nous gouvernons de façon aussi belle et aussi collective que si aucun malheur ne nous était arrivé. » L’historien, par contraste, incarnerait ainsi le refus de l’oubli, au risque de menacer l’unité affective et morale de la collectivité.

Je ne connais, vous le pensez bien, qu’à distance les débats qui ont agité dans votre pays le monde des historiens depuis une vingtaine d’années, depuis votre bicentenaire, autour de la question capitale pour votre mémoire des relations entre les colonisateurs et les aborigènes, mais ce que j’en ai appris, notamment grâce à la documentation que m’a fournie avec amitié Colin Nettelbeck et spécialement aux travaux de Stuart Macintyre, me donne à connaître que cette problématique ne vous est certainement pas étrangère…

J’ai relevé en particulier avec intérêt le propos de votre ancien Premier Ministre, John Howard, déclarant après son triomphe électoral de 1996 : « One of the more insidious developments in Australian political life over the past decade or so has been the attempt to rewrite Australian history in the service of a partisan political cause. » Il posait là à son tour, sur un mode polémique, la question centrale du rôle de l’historien dans une démocratie et des motivations qui l’animent. Partisanes, celles-ci, et en somme extérieures au respect des faits, disait The Honorable John Howard, puisque ces écrits le gênaient. Mais elles étaient au contraire à la fois scientifiques et civiques, si je comprends bien, aux yeux des universitaires qui l’irritaient tellement.
Pour réclamer le silence sur des sources dérangeantes, Mr. Howard aurait pu peut-être invoquer Paul Valéry, longtemps après Isocrate, dans ses propos sur l’Histoire, propos tellement cités en France qu’ils sont assez usés, mais sans qu’on puisse pour autant se dispenser de les évoquer ici. Avec une grande brutalité, Valéry nous dit que si « l’Histoire est le produit le plus dangereux que l’alchimie de l’intellect ait élaboré », c’est parce qu’elle « enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos ». Aux yeux de Valéry, l’historien est d’autant plus néfaste que non seulement il rouvre les cicatrices mais que, de surcroît, il peut justifier à peu près n’importe quoi. Le problème est ainsi posé tout net et assez brutalement devant nous.

Cependant, avant de l’aborder, il nous faut prendre une dernière précaution, en distinguant bien cette question de celle de l’engagement personnel de l’historien en politique — qu’il s’agisse d’interventions dans les débats civiques ou d’une entrée directe dans l’arène.

Mes exemples, vous le comprendrez, sont spontanément français. Il est instructif de considérer, sur le long terme, les vagues successives des historiens qui ont choisi, chez nous, à divers moments, de se mêler personnellement des affaires publiques. Voyez la génération de 1820, par exemple, qui s’est forgée dans l’opposition à Louis XVIII puis à Charles X, celle des Guizot, Thiers, Mignet, Augustin Thierry. Pour eux, l’Histoire a fourni, comme Guizot l’observe dans ses Mémoires, un arsenal d’arguments contre la « réaction ». Ils ont utilisé délibérément leur science et leur savoir faire professionnel pour renforcer leur camp dans les affrontements du forum. À telle enseigne qu’un Guizot mettait sur le même plan ses travaux d’historien et ses écrits de circonstance et de combat. Un siècle après, quand on regarde la liste du Comité de vigilance contre le fascisme dans les années 1930, on constate le grand nombre d’historiens qui s’y sont impliqués. Plus tard encore, je me souviens d’avoir, étudiant au quartier Latin, à la fin de la IVe République, ou au tout début de la Ve, assisté à un meeting contre la guerre d’Algérie où parlèrent contre la répression de la révolte en Algérie trois de nos professeurs de la Sorbonne qui avaient délaissé pour un temps la chaire où nous les écoutions d’ordinaire.

Mais il s’agit là d’autre chose que du sujet que j’ai l’ambition de traiter devant vous, à savoir la responsabilité de l’historien en tant qu’il exerce son activité intellectuelle et professionnelle, chargé par la collectivité qui l’entoure d’organiser la mémoire partagée, d’éclairer le passé commun, de réfléchir sur sa trace.

Ce faisant, il peut choisir de se couper soigneusement de la politique contemporaine, et d’ailleurs, alors qu’on discerne des moments où les interventions des historiens se mêlent directement à la vie politique, intérieure ou internationale, on repère aussi des moments de reflux, de retrait, de méfiance. Ainsi dans les années 1920, en Europe, qui virent une réaction des historiens universitaires choisissant de marquer leur recul par rapport aux luttes politiques après le dévergondage nationaliste auquel — j’y reviendrai — la plupart d’entre eux s’étaient abandonnés pendant la Grande Guerre.

Il reste que l’historien ne peut jamais, quelles que soient les prudences qu’il affiche, échapper complètement au problème de sa responsabilité civique, puisque toute son activité intellectuelle est concernée par elle. Il ne peut jamais éviter que son labeur ait des conséquences politiques majeures dès lors qu’il travaille sur le passé dont la présence, n’en déplaise aux Grecs de 403, pèse toujours très lourd (et je ne pense pas qu’il faille s’en plaindre) dans les débats et les sensibilités qui tissent la vie d’une démocratie.

Sa responsabilité est grande par conséquent — sauf s’il s’enferme dans les satisfactions superficielles d’une histoire anecdotique — et elle s’organise autour de trois axes : il lui revient de contribuer à la vérité sur les hommes, ce qu’ils ont été et, par conséquent, ce qu’ils sont ; de nourrir la lucidité des acteurs ; et enfin de servir l’identité de la nation à laquelle il appartient — et ce troisième rôle, nous le verrons, est le plus ambivalent.

*

La vérité sur les hommes ? Voilà qui est assurément impressionnant.

Je souhaite évoquer ici la figure de Pierre Vidal-Naquet, qui vient de mourir et dont vous connaissez peut-être la figure emblématique dans sa trajectoire de savant et de citoyen. Dans ses mémoires, il raconte que c’est le texte de Chateaubriand que j’ai cité en commençant qui l’a fait décider, dès son adolescence, de devenir historien. Il s’est spécialisé dans l’étude de la Grèce antique, où il a brillé, mais cette compétence sur l’Antiquité ne l’a pas détourné, par la suite, en diverses conjonctures nationales graves, d’appliquer les règles de son métier à des analyses contemporaines de grande portée civique. Elle l’y a même irrésistiblement conduit. Je pense à son combat lors de la guerre d’Algérie, dans l’affaire du mathématicien Maurice Audin, assassiné par l’armée française ; ou par la suite au rôle qu’il a joué dans la lutte contre le négationnisme mettant en cause l’existence des chambres à gaz, ou encore, plus récemment, quand il a entravé, en jouant d’échos avec l’Antiquité, l’offensive de certains auteurs douteux contre la mémoire de Jean Moulin, dirigeants et héros de la Résistance française que ces écrits voulaient salir.

La corporation historienne ne doit évidemment revendiquer aucun monopole dans la mise au jour de la vérité, à partir d’un savoir faire professionnel. Ce serait dérisoire et presque insensé. Mais il me semble qu’elle serait coupable de ne pas contribuer, en de telles circonstances, à faire le départ entre le vrai et le faux.

Je voudrais m’arrêter un instant devant vous sur l’affaire Dreyfus : vous savez que cet affrontement essentiel a joué un rôle capital dans l’histoire de la France contemporaine parce que deux visions de la nation s’y affrontèrent avec violence. Il y avait ceux, à droite, qui pensaient que l’intérêt national primait toute autre considération et il y avait ceux, à gauche, tout aussi patriotes que les premiers (on était à moins de trente ans de la dramatique défaite de 1871 devant la Prusse) qui estimaient que la grandeur de la nation se flétrirait dès lors qu’on la défendrait en violant les droits de l’homme dont elle était comptable devant l’humanité entière et qui était au fondement même de sa nature démocratique. Je me risque à penser que vos History Wars récentes ne sont pas sans faire quelque écho, dans un mode moins immédiatement dramatique, à cet épisode qui a été pour nous fondateur. L’événement a été exemplaire en effet, quant au sujet qui nous occupe aujourd’hui, parce qu’il suscita chez divers historiens français la volonté d’intervenir en tant que tels, en s’appuyant sur leur pratique professionnelle.

Au procès Zola, un certain nombre d’historiens universitaires vinrent s’en prendre aux fausses conclusions du triste sieur Bertillon — l’homme qui avait confondu péremptoirement, à partir de préjugés antisémites, l’écriture du faux coupable, le capitaine Dreyfus, et celle d’Esterhazy, qui était le véritable traître. On vit à la barre des archivistes et des historiens réfuter la compétence d’Alphonse Bertillon à partir de leur savoir-faire dans le domaine de l’analyse de textes — la forme et le fond —, une compétence qui est au cœur de notre métier. Il leur a fallu beaucoup de courage moral, car la pression des nationalistes, dans la presse et dans la rue, était impressionnante et pouvait ébranler les tempéraments les plus assurés. Ils ont été magnifiquement efficaces, et cette certitude tranquille de ce qui était leur devoir a abouti finalement, après toutes sortes de péripéties, à faire triompher la justice et la vérité et à innocenter Dreyfus.

On parle volontiers aujourd’hui de « demande sociale », mot à la mode en France. Les historiens — et je crois que cela arrive aussi chez vous, si j’ai bien lu vos textes récents — sont appelés de plus en plus souvent à intervenir, dans des sujets de controverse, au profit des citoyens. Les suites très longues de la collaboration avec l’occupant nazi ont abouti à des procès retentissants. Je citerai en particulier celui d’un ancien préfet du régime du Maréchal Pétain à Vichy, Maurice Papon. Il avait fait ensuite, après la Libération, une brillante carrière sous les régimes successifs avant que son rôle dans la déportation des Juifs ne soit révélé. Ce procès a touché en profondeur la conscience française. Or, parmi mes collègues spécialistes de la période, un débat primordial est né, un débat qui me paraît déontologiquement passionnant : les historiens devaient-ils ou non accepter d’aller devant le tribunal apporter leur compétence pour éclairer les jurés sur une époque si éloignée et former leur jugement sur la liberté d’action d’un préfet, par conséquent sur sa responsabilité pénale, civique, humaine ?

Pour ma part, j’ai approuvé ceux qui ont dit oui, au nom de notre responsabilité civique, tout en respectant ceux qui pensent que la place d’un historien ne devrait jamais être dans un tribunal, qui par nature juge par oui ou par non, sans les nuances multiples qui sont les nôtres, et avec des rituels et des obligations tout autres que ceux qui doivent présider à la recherche historique, dans la tour d’ivoire.

J’estime, quant à moi, que l’historien manquerait à son devoir s’il refusait cette tâche de mise au jour du vrai quand l’intérêt public l’exige spécialement. Il revient certes à la Justice de faire sortir la vérité du puits. Y a t il donc concurrence quand un jugement revêt une portée historique ? Il est probablement possible de tracer une ligne qui distingue la tâche des uns et des autres : s’il revient aux historiens d’aider à apprécier la responsabilité des acteurs, lorsqu’il y a crime ou délit au regard des normes et des lois de la communauté nationale, il appartient aux juges seuls d’en tirer les conséquences pour d’éventuels châtiments.

Cette notion d’expertise en histoire, qui est de maniement difficile, s’éclaire en définitive si l’on considère qu’elle peut et doit aider le jugement moral, civique ou judiciaire à mieux comprendre et éventuellement à mieux conclure. D’abord, en insistant sur la latitude d’action des protagonistes afin de restituer, à chaque moment, la diversité des éventualités qu’ils ont affrontées. Cet effort incessant, contre les tentations de l’anachronisme, pour restituer ce qu’a été à chaque moment successif la liberté des personnages, je l’inscrirai volontiers au cœur de notre mission.

Et c’est pourquoi d’ailleurs les historiens de ma génération s’intéressent souvent à l’uchronie. L’utopie est le lieu qui n’existe pas. L’uchronie est le temps qui n’a pas eu lieu. On peut parler d’histoire-fiction. Un philosophe français, Charles Renouvier, qui a été un des maîtres à penser de notre IIIe République, a publié en 1857 un livre qui s’appelait précisément Uchronie. Sous le sous titre « Histoire de la civilisation européenne, telle qu’elle n’a pas été, telle qu’elle aurait pu être », ce philosophe imaginait que les chrétiens avaient échoué — échec d’une secte venue d’Asie, après celui de bien d’autres — à conquérir les âmes dans le monde occidental. Il reconstruisait toute notre histoire à partir de ce postulat initial.

D’autres « uchronies » se déploient avec moins d’ambition, à partir de changements menus, presque minuscules. Que serait-il arrivé durant la Seconde Guerre mondiale si l’avion de Churchill avait été abattu par la chasse allemande au-dessus de la Manche en juin 1940 ? Que serait-il arrivé si, lors de l’attentat du 20 juillet 1944, quelqu’un n’avait pas déplacé la serviette qui contenait la bombe et si Hitler avait été tué ? Je vous laisse rêver…
Je vous parle de l’uchronie parce qu’il me semble que ce qui peut apparaître d’abord comme un jeu assez vain de l’esprit est en réalité un exercice fécond pour qui cherche à réfléchir sur l’enchaînement des comportements individuels et collectifs. Cette restitution de tous les possibles qui ont été écartés par le cours définitif des choses offre, à la jonction de l’histoire et de la morale, un éclairage sur cette liberté des acteurs qu’il nous revient de jauger puis de donner à connaître, en fidélité à cette première ligne de force d’une ambition professionnelle et civique, celle des historiens : je veux dire servir la vérité des hommes.

*

La deuxième mission qui leur revient dans une démocratie me paraît être d’éclairer la lucidité des acteurs de la politique. Nous retrouvons ici, pour nous stimuler, la sévérité de Paul Valéry qui, dans le texte que je citais plus haut, affirmait que le travail des historiens rendait les nations « amères, superbes et vaines ».

On concédera volontiers à Valéry que les précédents peuvent, s’ils obsèdent les responsables politiques, paralyser leur intelligence des situations. Dans ses Souvenirs, Tocqueville reproche ainsi à Louis Philippe de s’être laissé « décevoir [au sens d’ “égarer” que vous connaissez bien en anglais : deceive] par cette lueur trompeuse que jette l’histoire des faits antérieurs sur le temps présent ».

Quitte à paraître paradoxal, on peut poser qu’il revient précisément aux historiens de mettre en garde les acteurs contre la fascination des répétitions en rappelant que rien ne recommence jamais à l’identique et que la suite est toujours neuve. À l’Assemblée constituante, un député s’écria un jour, vers 1790, en interrompant un discours qui s’appuyait longuement sur les leçons de la Rome antique : « Monsieur, l’histoire n’est pas notre code ! »
Ici la prudence comme l’ironie se nourrissent de l’utilisation que les hommes politiques peuvent faire du grand réservoir de situations et de positions diverses que propose le passé, à condition d’en isoler tel ou tel fragment d’événement qu’un autre démentirait aisément, s’ils se souciaient de l’évoquer.
Il ne revient certainement pas à l’historien d’approvisionner trop obligeamment cet arsenal d’arguments propres à apporter réconfort et énergie aux politiques. Mais, en revanche, il lui faut savoir que l’histoire qu’il écrit peut et doit jouer un rôle essentiel pour éclairer plus généralement ces mêmes acteurs politiques dans le cours de leur pouvoir. Ici j’ai le goût de jouer Polybe contre Valéry — Polybe que Nietzsche a cité à bon escient dans son étude célèbre de 1874 sur L’Utilité et les Inconvénients de l’histoire pour la vie. « L’étude de l’histoire politique, écrit Polybe, constitue la meilleure préparation au gouvernement de l’État et la discipline entre toutes capable aussi de nous exhorter […] à supporter avec constance les caprices de la fortune. » Dans toutes les démocraties, on constate que les acteurs qui inscrivent le plus clairement leur marque sont lestés d’histoire et que ceux qui ne le sont pas sont voués presque toujours, comme des bateaux sans quille, à flotter sur le cours des événements sans les influencer.

Il faut évidemment étendre cette responsabilité des historiens au delà des dirigeants, jusqu’à l’ensemble des citoyens, les citoyens qui sont formés à l’histoire, par les livres, par la presse, par l’audiovisuel et d’abord à l’école.

L’histoire comme instruction civique... Il ne nous échoit certainement pas de faire tomber de haut sur nos compatriotes je ne sais quelle vérité révélée. Ce qui nous revient, c’est d’aiguiser le regard en enseignant la diversité des choix, l’enchaînement des événements, les rythmes de la durée.
Parmi le bombardement des informations dont la technologie moderne des médias a accéléré l’intensité sur nous tous, les plus efficaces citoyens de demain, et les plus sages, seront ceux qui auront appris, grâce, au premier chef, à l’histoire (quelle responsabilité !) à mieux classer, hiérarchiser, organiser la complexité du monde où leurs choix, leurs comportements et leurs votes doivent s’inscrire. Ils sauront que la vie collective n’est pas linéaire et qu’elle se construit suivant des rythmes complexes, les uns lents et profonds, les autres cheminant sur le moyen terme, d’autres enfin accélérés et superficiels, et que c’est l’ensemble de ces rythmes qui, à chaque moment, délimite le champ de la liberté individuelle de chacun dans la vie collective. On appliquera aisément cela, dans chaque nation, à toutes sortes de questions que l’actualité met successivement au jour : par exemple, entre autres, les sacrifices à consentir par chacun à la défense nationale, la politique de solidarité envers les plus démunis, les relations entre la société et les religions, le rôle de la justice et la nature des châtiments le système fiscal et, de façon permanente, l’équilibre entre l’État et le marché.

*

Il me reste à considérer un dernier chapitre, qui n’est pas le moindre : celui des liens entre notre métier et l’identité nationale. Alphonse Aulard, célèbre historien de la Révolution, disait en 1903 : « L’histoire demeurera toujours la nation prenant conscience d’elle même. » Et voilà de plein fouet abordée la question de l’unité et des « divisions » dont parlait Paul Valéry.

Dans les premières décennies de la IIIe République, en France, toute l’historiographie fut influencée par une sorte de pape laïque, d’« instituteur national », Emest Lavisse, qui domina longtemps l’enseignement des futurs citoyens, depuis sa grande Histoire de France, de niveau universitaire, jusqu’aux manuels des classes primaires dont il répandit sous son nom des millions d’exemplaires. Cet enseignement était tout entier organisé autour du postulat que le jugement historique était légitimé à faire un tri simple et péremptoire entre les événements du passé : le bon est ce qui a favorisé l’unité nationale ; le mauvais ce qui l’a empêchée ou mise en péril.

De cette attitude résulte une tension avec les valeurs de l’universel, s’agissant du risque que l’histoire se fasse la servante non du patriotisme mais de sa caricature dégradée : le nationalisme. Une tension que j’ai déjà évoquée, sous un autre angle, à propos de l’affaire Dreyfus. Certaines périodes, à cet égard, sont sombres. On peut faire une triste anthologie, pour le premier conflit mondial, dans nos pays livrés à la folie barbare de cette guerre civile à l’échelle de l’Europe — et au-delà, je n’oublie pas le prix qu’y a payé l’Australie —, des dérives des historiens emportés par leur patriotisme, dans les deux camps, jusqu’aux attitudes les plus déraisonnables et parfois même les plus dégradantes pour leur intelligence. (J’ai lu que vous avez connu cela ici, à la même époque et que, sans se porter à ces extrémités, votre grand Ernest Scott, célébré dans cette université, a beaucoup engagé sa réputation scientifique au service de la cause australienne à ce moment-là). En sens inverse, il faut saluer les efforts des historiens, des deux côtés du Rhin, dans les années 1920 puis 1950, pour rapprocher les manuels scolaires français et allemands grâce à un dialogue marqué non, certes, d’oubli mais de sérénité.
D’autre part, la nation, c’est aussi l’histoire des déchirures et éventuellement des crimes collectifs, autrement dit de la manière dont la mémoire est travaillée par l’Histoire. Sans parler davantage de vos « guerres d’histoire », que je n’ai appris à connaître que du dehors, je citerai, bien sûr, les affrontements qui ont déchiré le monde des historiens en Allemagne, quant à l’éventuelle responsabilité collective du peuple entier dans l’essor du nazisme, sa perpétuation et ses criminelles barbaries. Et j’évoquerai surtout, parce que ces questions sont plus proches des vôtres, les controverses qui ont entouré, aux États-Unis et au Canada, depuis plusieurs décennies, l’intervention des historiens dans les affrontements juridiques à propos des droits spécifiques auxquels peuvent prétendre les descendants des Indiens qui avaient signé des traités particuliers avec les conquérants : traités qui, à leurs yeux, leur conféreraient des droits propres, échappant à la réglementation commune — par exemple sur les droits de chasse ou de pêche.
L’affaire est encore compliquée, là-bas, en termes civiques et moraux, parce que beaucoup de nos collègues ont accepté de se faire rétribuer par l’une ou l’autre des deux parties pour défendre l’une ou l’autre thèse. Je me souviens d’avoir rejeté, voici quelques années, l’offre d’avocats de fabricants de cigarettes en vue de procès futurs. Ils me proposaient de certifier, à partir d’une documentation qu’on me fournirait, et en étant bien sûr grassement payé, que dans les années 1950 les fumeurs étaient déjà parfaitement conscients du danger qu’ils couraient et dont on ne pouvait donc pas rejeter la responsabilité sur les firmes concernées : on voit combien le terrain est ici glissant, du point de vue de la déontologie de la profession et de l’intérêt général…

À ce chapitre, et plus largement, il est éclairant de considérer ces moments particuliers que constituent les commémorations, quand une nation cristallise le hasard chronologique d’un anniversaire pour réfléchir à elle même et, dans les meilleurs des cas, éclairer les forces profondes qui ont lentement constitué un « vouloir vivre ensemble ».

Peut-être me pardonnerez-vous de prendre encore un exemple français. J’ai été chargé par le président François Mitterrand, en 1989, d’organiser la commémoration de la Révolution française et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Ce fut une occasion privilégiée de réfléchir à la situation des historiens, à leur rôle, à leur responsabilité dans de telles circonstances.

La comparaison avec les deux commémorations antérieures, en 1889 et 1939, me parut instructive. En 1889, Alphonse Aulard — encore lui — disait explicitement : « J’ai voulu à la fois enseigner et pratiquer la Révolution française en servant la science et en servant la République. » Toute la question était évidemment de savoir si à certains moments, compte tenu des drames et des fureurs du passé, il n’y aurait pas de contradiction entre ces deux objectifs. À vrai dire, lors de ce premier Centenaire, l’action des historiens fut marquée d’assez de ferveur pour qu’ils ne l’éprouvent pas ainsi et ne soient pas mal à l’aise : pour l’Université radicale, néo-kantienne, honorer le souvenir de la Révolution, c’était honorer la République, incarnation équilibrée, paisible, enfin réussie des aspirations généreuses de 1789. En 1939, lors du cent cinquantenaire, au lieu de l’adhésion et de la ferveur, dominèrent plutôt la gêne et la discorde à cause des faiblesses des démocraties européennes qui commençaient à douter d’elles mêmes en face des totalitarismes. Lorsqu’on essaya de mobiliser les historiens pour célébrer les « révolutions transatlantiques » et mettre l’accent sur les liens entre les États-Unis et la France à la fin du XVIIIe siècle (dans un climat où l’on souhaitait s’attirer les sympathies et le soutien de l’Amérique de Roosevelt), des réticences se manifestèrent, non pas, sauf exceptions, par sympathie pour le fascisme, mais parce que le milieu professionnel ne se sentait pas porté par la vague d’une détermination collective assez puissante pour descendre dans l’arène et surmonter leurs scrupules scientifiques.

Quant au bicentenaire de 1989, j’y ai été trop impliqué pour le définir avec toute la distance nécessaire. Il me semble pourtant qu’on y a trouvé, instruit par les précédents, un certain équilibre entre la recherche historique et l’implication civique. La mission que je présidais a imposé soigneusement une coupure stricte entre le travail, scientifique, de l’historiographie d’un côté, auquel l’État, avec ses éventuelles subventions, ne se mêla en rien, et d’autre part la tâche, explicitement politique celle-ci, de cristallisation des aspirations profondes au profit d’une certaine idée de la nation française, unique et universelle, dans le monde tel qu’il était.

Ce que j’ai pu lire, à l’époque et depuis lors, sur la façon dont l’Australie a organisé, quelque temps plus tôt, la célébration des deux cents ans de la naissance de la nation me paraît montrer que vous avez dû alors, quelles que soient les spécificités de nos deux pays, affronter des problèmes qui eurent quelque ressemblance avec les nôtres, compte tenu de vos débats de mémoire sur les relations des colons avec les populations aborigènes.
C’est une question, au demeurant, qui dépasse largement les commémorations. Nous avons connu récemment, en France, de vives réactions provoquées par une loi votée par la majorité de droite dans un contexte de renouvellement, près d’un demi-siècle après la fin de la guerre d’Algérie, de l’historiographie de la colonisation française. Cette loi faisait obligation aux professeurs de nos collèges et lycées d’enseigner les « aspects positifs » de celle-ci. À quoi nous avons été nombreux à répliquer que ce n’était certainement pas une loi qui pouvait dicter à des historiens le devoir d’être équilibrés et que ce texte ne pouvait donc représenter qu’une injonction partisane. Je dois dire qu’en notant que le premier ministre John Howard avait souhaité, en 1999, introduire dans le préambule de votre constitution l’affirmation que « the Australians are free to be proud of their country and heritage », j’ai éprouvé un sentiment voisin d’étonnement presque incrédule…

À partir de là s’est développée en France une controverse de grande portée autour de ce que nous appelons « les lois mémorielles », votées d’ailleurs par la droite ou par la gauche, qui prétendent dire la vérité sur des faits historiques au nom de la nation française et en somme dans son intérêt. L’une a reconnu le génocide arménien, une autre a défini comme crime contre l’humanité l’esclavage et la traite des noirs (l’occidentale, apparemment, plus que l’arabe). La critique des historiens est même remontée rétrospectivement jusqu’à une loi de 1990, la loi Gayssot, qui punissait le négationnisme, la négation des chambres à gaz sous le nazisme. Nous avons créé contre ces « lois mémorielles » une association intitulée « Liberté pour l’histoire », sous la présidence de mon maître René Rémond, puis, après sa mort, de Pierre Nora (aucun des deux n’étant certes des esprits emportés par la passion…).
Notre conviction est qu’il ne revient pas au législateur de réguler de la sorte le travail de l’Histoire. Ne voyez pas là un réflexe corporatiste. On n’a pas besoin d’avoir un label universitaire pour faire de la bonne histoire. Le négationnisme est une ignominie. Mais il a reculé sous l’effet des travaux de collègues courageux, non sous celui de la loi et on avait, d’ailleurs, avant celle-ci, tous les moyens légaux de punir en justice l’antisémitisme. Il nous paraît inadmissible, insupportable, d’un point de vue civique, que des majorités successives et éventuellement contradictoires, souvent sous la pression de lobbies communautaires, puissent trancher de la sorte sur l’interprétation du passé à partir d’une idée provisoire et aventurée de l’intérêt national. Ce n’est pas seulement offenser la liberté intellectuelle dont la République doit être garante. C’est mettre en péril la dignité d’une démocratie en face de son passé. Le patriotisme, en vérité, valeur précieuse, nous paraît devoir se loger ailleurs.

*

Je ne puis mieux conclure qu’en donnant la parole, pour la dernière fois, à un grand historien, Gabriel Monod, qui fut chez nous le fondateur de la Revue historique en 1876. Protestant rigoureux, il fut plus que d’autre préoccupé des fondements éthiques et civiques de sa discipline. Il s’est efforcé d’offrir une synthèse entre les différents devoirs que je viens d’évoquer, quand il écrivait dans le cours d’un article consacré aux progrès des sciences historiques depuis le XVIe siècle : « Sans se proposer d’autres buts, d’autres fins que le profit qu’en tire la vérité, l’histoire travaille, d’une manière secrète et sûre, à la grandeur de la patrie en même temps qu’au progrès du genre humain. »

Vous sentez bien, comme lui et comme moi, un siècle et demi plus tard, combien difficile demeure la conciliation entre ces deux objectifs. Mais au fond peut-être est-ce ce rude défi là qui donne au métier qui est le nôtre son sel, sa portée et, dans les meilleurs des cas, quand on parvient à le surmonter, sa vertu.

Je vous remercie, Mesdames et Messieurs, de votre bienveillante attention.