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Accueil International Russie Post-scriptum, par Nikolay Koposov
Post-scriptum, par Nikolay Koposov
Lundi 02 novembre 2009

Depuis que j’ai achevé la rédaction de mon texte sur les lois mémorielles en Russie (voir « Le débat russe sur les lois mémorielles »), au début du mois de juillet, la commission présidentielle mise en place par Dmitri Medvedev a tenu sa première réunion le 28 août. Celle-ci s’est bornée à constater que la réforme de l’enseignement de l’histoire était urgente, ce qui, somme toute, n’est pas inexact. S’agissant du projet de loi lui-même, il ne s’est rien passé à la Douma, la dernière décision le concernant ayant été enregistrée sur son site le 12 mai. Il était initialement prévu que le texte soit discuté avant les vacances d’été. Il n’en a rien été. On a ensuite évoqué octobre. Rien non plus. Pourquoi ? La protestation internationale qu’ont déclenchée ces annonces aurait-elle endigué cette campagne mémorielle sans précédent ?

J. StalineDes éléments de réponse ont peut-être été apportés par un discours prononcé par le président Medvedev le 30 octobre, jour national de commémoration des victimes des représailles politiques. Sans aller jusqu’à déclarer « criminel » le régime de Staline, Medvedev a néanmoins condamné sans équivoque la terreur stalinienne, mettant sur un pied d’égalité l’importance et le caractère « sacré » de la mémoire des victimes des répressions, d’un côté, et celles des exploits du peuple pendant la Seconde Guerre mondiale, de l’autre. Plus encore, il s’est élevé contre les tentatives actuelles de réhabilitation de Staline au nom de la prétendue efficacité de son mode de gouvernement. Medvedev a rappelé qu’aucune rationalité politique ne pouvait justifier les souffrances des gens et qu’il fallait lutter contre toute falsification de l’histoire.

Le discours s’inscrit en faux contre tous ceux que les dirigeants de l’État, y compris Medvedev lui-même, n’ont cessé de tenir depuis la prise du pouvoir par Vladimir Poutine en 2000. Il n’est toutefois pas si facile d’en apprécier toute la portée. Les premiers commentaires publiés dans la presse sont plutôt réservés.

Au fond, on peut avancer deux raisons à la prise de position antistalinienne de Medvedev. Dans une première optique, on peut supposer qu’il s’agit d’une manœuvre tactique visant à écarter les accusations de néostalinisme à propos de la campagne mémorielle déclenchée en mai 2009 ; Medvedev pourrait également vouloir s’exempter par avance de ce type de critique en prévision d’un nouveau conflit avec le président ukrainien Iouchtchenko à l’occasion de la commémoration de l’Holodomor le mois prochain et dans le contexte de la préparation du 65e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie.

Dans une autre optique, il est possible de penser que Medvedev tente de prendre ses distances vis-à-vis de Poutine et d’élaborer une « plate-forme » idéologique plus libérale, aussi bien qu’une politique mémorielle plus équilibrée. Les hésitations apparues au sommet de l’État autour du projet de loi mémorielle semblent témoigner d’une volonté politique scindée. Il n’est pas impossible que Medvedev, après avoir soutenu le programme nationaliste, ait choisi de placer la politique mémorielle sous son autorité, afin de prendre le moment venu l’initiative de sa révision.

Il faudra attendre la suite des événements pour déterminer laquelle de ces diverses interprétations est la plus vraisemblable. En particulier, il sera intéressant de savoir dans quelle mesure les propos de Medvedev seront susceptibles d’influer sur le cours du procès de l’historien Suprun, persécuté pour ses recherches sur la terreur stalinienne (voir l’article du Guardian du 15 octobre 2009). Pour l’heure, nul ne peut prédire quelle direction prendra la réforme de l’enseignement de l’histoire, ni si les propos du président seront suivis de décisions concrètes portant notamment sur la création des monuments aux victimes des répressions staliniennes. Ce qui n’est plus à démontrer, en revanche, est l’influence de l’opinion internationale sur la politique mémorielle du gouvernement russe.

Nikolay Koposov

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Nikolay Koposov est directeur de recherches au Collegium Helsinki, où il anime notamment un séminaire sur le thème « Histoire, mémoire et politique », et professeur d’histoire à l’Université de Saint-Pétersbourg. Il a publié en français De l’imagination historique (EHESS, novembre 2009) et, avec Dina Khapaeva, « Les demi-dieux de la mythologie soviétique », Annales ESC, 1992, n° 4-5).