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Accueil International Russie Dernière heure, par Nikolay Koposov
Dernière heure, par Nikolay Koposov
Dimanche 31 janvier 2010

C’est le quotidien Vedomosti qui, le 14 janvier dernier, annonçait la nouvelle, reprise ensuite par plusieurs médias : « La lutte contre les falsifications de l’histoire a échoué. » En effet, dans une lettre officielle adressée au parlement russe, la Douma, le gouvernement a donné un avis défavorable au projet de la loi mémorielle en circulation depuis le 6 mai 2009, estimant que certaines expressions utilisées dans le projet ne sont pas suffisamment exactes.

Rappelons que ce projet prévoyait une modification du code pénal afin notamment de réprimer toute tentative de « déclarer criminelles les actions entreprises par des pays membres de la coalition antihitlérienne ». Selon la lettre à la Douma, l’expression « déclarer criminelle » ne serait pas suffisamment claire. La nature des « actions entreprises par des pays membres de la coalition antihitlérienne » ne le serait pas davantage. Le gouvernement déclare qu’en raison de ce manque de clarté il ne soutient pas le projet, quoiqu’il affirme toujours nécessaire de protéger la mémoire de la guerre contre des attaques éventuelles.

Il est à noter que, bien que la lettre du gouvernement porte la date du 29 juillet 2009, la presse n’en a pas fait mention avant le 14 janvier 2010. De même, elle n’a pas été évoquée lors des débats autour du 70e anniversaire du pacte Molotov-Ribbentorp, ni à l’occasion du discours du président Medvedev du 31 octobre, qui portait sur la mémoire des répressions staliniennes. Et même l’article mentionné de Vedomosti ne donne pas la date de ce document, comme s’il venait de sortir. Les circonstances de sa divulgation sont donc hautement suspectes, et l’on peut se demander pourquoi il est apparu à ce moment.

Un début d’éclaircissement y a été apporté le 19 janvier, lorsque la Commission présidentielle destinée à lutter « contre les falsifications de l’histoire » a tenu sa deuxième réunion — la première avait eu lieu le 28 août. Très peu de chose a filtré de cette réunion. Les médias ont soutenu que le président de la Commission, Sergueï Narychkine, avait réitéré son appel à intensifier la « lutte contre les falsifications de l’histoire de la Grande Guerre patriotique » et insisté sur la nécessité de créer un système de « diffusion des connaissances historiques ».

La réunion de la commission survient dans un contexte marqué par une nouvelle étape dans la préparation de la commémoration du 65e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie. Le 20 janvier, un responsable de l’administration présidentielle a annoncé que des troupes américaines, anglaises et françaises prendraient part au défilé militaire sur la place Rouge, le 9 mai prochain. Le 22 janvier, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov a déclaré à la presse que les chefs d’États de la Communauté des États indépendants (CEI) — constituée par onze des quinze anciennes républiques soviétiques, à l’exclusion de l’Ukraine et des États baltes — ont été invités à la célébration et que les dirigeants militaires de ces pays sont en train de discuter de la participation éventuelle de leurs troupes au défilé.

Faut-il s’attendre à une reprise de la lutte contre les « falsificateurs de l’histoire » à l’occasion d’abord de la fête de l’Armée, le 23 février, puis de l’anniversaire de la victoire ? Il n’est pas exclu que le projet de la loi mémorielle refasse surface, car les représentants de Russie unie, le parti de la majorité gouvernementale, ont annoncé leur intention d’en proposer une version remaniée tenant compte des critiques du gouvernement.

Nikolay Koposov.

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Nikolay Koposov est directeur de recherches au Collegium Helsinki, où il anime notamment un séminaire sur le thème « Histoire, mémoire et politique », et professeur d’histoire à l’Université de Saint-Pétersbourg. Il a publié en français De l’imagination historique (EHESS, novembre 2009) et, avec Dina Khapaeva, « Les demi-dieux de la mythologie soviétique », Annales ESC, 1992, n° 4-5).