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Accueil Tribunes Pierre Nora, "La vérité légale, une pratique des régimes totalitaires"
Pierre Nora, "La vérité légale, une pratique des régimes totalitaires"
Jeudi 14 août 2008

Pierre Nora, « La vérité légale, une pratique des régimes totalitaires », interview au Nouvel Observateur, 14 août 2008.

Depuis quinze ans, le Parlement français a légiféré pour réprimer la négation de certains crimes de masse. D'où vient cet activisme ? Est-ce une spécificité nationale ?

Pierre Nora - Techniquement, depuis la Constitution de 1958, le Parlement ne peut plus voter des «résolutions de principe». Il ne peut voter que des lois. Quand cette loi dit, comme en 2001 , «la République française reconnaît le génocide arménien», c'est sans conséquence concrète. Mais quand cela est assorti de sanctions pénales, c'est une tout autre affaire.

Cela commence avec la loi Gayssot sur le crime contre l'humanité et le génocide des juifs. J'étais hostile à cette loi à l'époque, comme d'autres historiens. C'est vrai qu'elle ne tranche pas un débat académique. Elle s'appuie sur un fait et une qualification qu'aucun historien sérieux n'a jamais contesté. Elle combat seulement des militants de la contrevérité historique.

Cela étant, pour les meilleures raisons du monde, nous risquions de mettre le doigt dans un engrenage dont nous ne sortirions plus. C'est ce qui s'est passé. Nous sommes effectivement le seul pays démocratique à développer cette pratique de la vérité légale, d'ordinaire propre aux régimes totalitaires.
Cela prend corps sur un mouvement vaste et profond des sociétés démocratiques contemporaines : la sanctification de la victime. Nous n'avons plus de saints, de héros, de sages, bref, de figures légendaires positives. La victime devient la seule incarnation du Bien.

Evidemment, cela ne touche pas seulement la France, mais cela la touche plus en profondeur. Notre culpabilité est plus grande qu'ailleurs. D'abord, il y a Vichy, le sort des juifs; depuis la fin des années 1970, nous sommes progressivement entrés dans un mouvement de repentance générale de la nation et de ses institutions. Et puis, à la fin des années 1990, cela a été la remontée du refoulé colonial et la question de l'esclavage. Toute une population d'origine africaine ou des DOM-TOM, qui se sentait socialement exclue, discriminée, maltraitée, a vu dans cette affaire le symbole de sa condition de réprouvée et aussi la définition de son identité.
Ces lois traduisent à la fois la logique compassionnelle des sociétés modernes et la parcellisation de notre mémoire nationale entre différents groupes et communautés.

N. O. - En quoi ces lois sont-elles contestables. Beaucoup y voient, au contraire, un progrès de la conscience ?

Pierre Nora - Tout simplement parce que ces lois font obstacle à la liberté de recherche historique. La complexité du travail intellectuel et celle du métier d'historien sont incompatibles avec la simplicité brutale de ces vérités d'Etat. Surtout s'agissant d'événements lointains. D'excellents historiens comme B. Lewis ou O. Pétré-Grenouilleau ont été injustement mis en accusation en raison de leurs propos sur le massacre des Arméniens ou les traites négrières. Cela n'existe pratiquement pas ailleurs. Aux Etats-Unis, par exemple, la liberté est totale.

Les idées combattent les idées. Que les politiques portent des jugements sur l'histoire, c'est normal. Ils incarnent la souveraineté populaire, il est de leur devoir de s'exprimer sur des événements qui intéressent la nation tout entière. Mais la limite à ne pas franchir, c'est la loi. A travers la remise en cause de la recherche historique, c'est plus généralement la liberté de penser et de communiquer de tous les citoyens qui est en question.

N. O. - Vous estimez souhaitable qu'on abroge les lois «mémorielles» - loi Gayssot (génocide juif, Masse (génocide arménien), Taubira (esclavage) ?

Pierre Nora - Maintenant qu'elles ont été votées, leur abrogation serait une offense faite aux victimes et à leurs descendants. Il faut simplement toiletter ces lois en les débarrassant de leurs sanctions pénales. Nous disposons d'un arsenal répressif amplement suffisant pour le racisme.
Restons-en là. Nous avons souffert longtemps de mensonges d'Etat sur les tristes heures de notre histoire, par exemple sur la guerre d'Algérie. Ne nous mettons pas maintenant à subir le poids des vérités officielles.

Propos recueillis par Denis Olivennes.