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Accueil International Russie Normannisme et antinormannisme
Normannisme et antinormannisme
Mercredi 24 mars 2010

Par Véronique Gazeau et Alexandre Musin

Nous avons reçu de Véronique Gazeau et Alexandre Musin le texte suivant qui attire notre attention sur une conséquence indirecte de la création par le président Medvedev d’une commission destinée à lutter contre les « falsifications de l’histoire ».

Le 15 mai 2009, le président de la Russie a signé un décret portant création d’une « Commission présidentielle de lutte contre les tentatives de falsification de l’histoire à l’encontre de la Russie ». Si cette Commission a été créée contre les tentatives de relecture de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, elle porte aussi en elle des menaces pour l’histoire du Moyen Âge. Deux mois plus tard, un des membres actifs de cette Commission, directeur de l’Institut de l’histoire russe de l’Académie des sciences à Moscou, André Sakharov, membre par correspondance de l’Académie des sciences de Russie, dans son interview sur la chaîne de télévision russe TV1 a annoncé que, parmi les falsifications modernes, l’une de plus menaçantes était celle du normannisme, qui « aujourd’hui relève la tête ».  Selon lui, le nouveau souffle du normannisme en Russie est inspiré par des organisations et fondations étrangères qui financent l’« activité destructrice » de certains chercheurs et laboratoires russes.

Deux conceptions de la naissance de l’État russe opposent les tenants de la thèse normanniste à ceux de la thèse antinormannistes. Les premiers considèrent que les Scandinaves, et plus précisément les Varègues, ont été les créateurs de l’État russe, tandis que les seconds privilégient l’influence slave et considèrent les Varègues comme des Slaves occidentaux, contrairement à ce qu’on lit dans la première chronique russe, le Récit des temps passés. La thèse selon laquelle les Varègues — Scandinaves ou Normands installés en Russie — ont joué un rôle significatif dans la mise en place de l’ancien État russe repose sur des faits scientifiques, les données des sources narratives et de l’archéologie. Les fouilles systématiques effectuées à Rjurikovo Gorodische, près de Novgorod, un site riche en artefacts scandinaves,  sous la direction de Evgenij Nosov depuis 1975, à Staraya Ladoga — la première résidence de Rjurik — par Anatolij Kirpichnikov depuis 1984 et même en Ukraine et en Biélorussie ont révélé une implantation scandinave aux ixe-xie siècles. Parmi les trouvailles les plus significatives qui apportent les preuves de la présence scandinave en Europe de l’Est, on peut citer, à côté des parures féminines, les nécropoles de type normand, des amulettes avec des inscriptions runiques, des idoles nordiques, autant d’indices sûrs d’activités artisanales et de pratiques religieuses. L’augmentation des objets scandinaves sur les sites de Russie du Nord est notable dans la seconde moitié du ixe siècle et correspond précisément à « l’appel aux Varègues » et à l’installation de la dynastie des Rjurikides en Russie rapportés par la chronique russe. Le contexte archéologique révèle la position élevée des Varègues dans la société autochtone. En effet, la culture de l’élite scandinave possédait une forte attractivité pour la population locale : c’est bien d’un processus complexe d’assimilation des Scandinaves dans les milieux slave et finnois et la formation de la nouvelle nation, la Rus’, dont il s’agit. En revanche, les traces des contacts avec des tribus slaves baltiques demeurent assez maigres et ne s’observent que dans une modeste influence sur la production de céramique.

En réalité, le débat entre normannistes et antinormannistes est récurrent depuis le xviiie siècle. Gottlieb Siegfried Bayer, un historien allemand membre de l’Académie des sciences, à Saint-Pétersbourg, est considéré comme le premier normanniste. Dans plusieurs articles parus dans les années 1735-1741 — avant que la Russie et la Suède n’entrent en guerre en 1741 —, il montra que les Varègues des chroniques russes étaient des Scandinaves qui avaient été les premiers dynastes et nobles. À sa suite, un autre Allemand, académicien, Gerhard-Friedrich Miller, recteur de l’Université académique de Saint-Pétersbourg (la première université russe) écrivit en 1749 un texte Sur les origines du peuple et le nom de la Russie, dans lequel il défendait la même thèse. Celle-ci fut combattue par un spécialiste de sciences naturelles qui n’avait aucune formation historique, Mikhailo Lomonosov, qui proclama vers 1760-1766 que les Varègues — les ennemis de 1741 — étaient des Slaves de l’Ouest et que le nom de Russes dérivait de tribus méridionales de Roxolans (à l’époque, on ignorait leur origine iranienne). Bien que mariée à une Allemande, Lomonosov n’admettait pas que des étrangers pussent écrire l’histoire de son pays.

Au xixe siècle, le relais fut pris par des historiens russes. L’antinormanniste Nicolaj Kostomarov, de Saint-Pétersbourg, et le normanniste Michel Pogodin, de Moscou, se livrèrent le 19 mars 1860 à une dispute publique qui se déroula à l’Université de Saint-Pétersbourg devant une foule compacte et qui se prolongea dans la presse et dans les écrits des spécialistes. Un siècle plus tard, les travaux du doctorant du département d’archéologie de l’Université de Leningrad, Leo Klejn, rouvrirent le dossier. En 1960, son ouvrage Le Débat sur les Varègues, qui se présentait comme une critique de l’antinormannisme, ne put jamais être imprimé. La même année, un étudiant de Moscou, Andrey Amalrik, fut chassé de l’université et, plus tard, de Russie pour avoir défendu les mêmes thèses. Soutenu par le recteur de l’Université de Leningrad, le libéral Alexandre Alexandrov, Leo Klejn devint maître de conférences et put distiller les thèses de son livre dans ses cours et le fit lire à ses étudiants. Une nouvelle dispute, près d’un siècle après celle du 19 mars 1860, se tint, le 24 décembre 1965, autour du livre d’Igor Shaskolsky, La Théorie normanniste dans la science bourgeoise contemporaine, qui permit de démontrer paradoxalement les liens étroits entre l’antinormannisme et l’antisoviétisme. En 1970, Klejn publia une enquête consacrée aux objets scandinaves de Russie. Il dirigea un séminaire jusqu’à son arrestation en 1981. Chassé de l’université, il n’y revint qu’en 1994. Plusieurs brillants chercheurs purent alors consacrer leurs efforts à l’étude du rôle des Scandinaves dans la formation de l’État et de la culture russes et professer leurs thèses : Gleb Levedev, Vasily Bulkin, Igor Dubov, Evgenij Nosov, Serge Beletsky et Yurij Lesman entre autres.

Depuis trois siècles, les approches et les arguments de deux cotés ont évolué. La propagande officielle soviétique considérait les normannistes comme des « ennemis du peuple » ou des « agent de la CIA ». Mais le xxie siècle n’a pas vu la disparition de l’antinormannisme. Comment interpréter aujourd’hui le succès de cet antinormannisme ? Plusieurs explications doivent être prises en compte, historiographiques, sociales et politiques. L’historien Klejn, qui a décidé, en 2009, de publier sa thèse remaniée et complétée, Le Débat sur les Varègues, estime que l’explication relève de la fierté nationale à plusieurs reprises outragée dans l’histoire russe, depuis les Tatars jusqu’à la fin du communisme, en passant par Napoléon, la défaite de 1905 et Hitler dans les faubourgs de Moscou. Certains ouvrages de vulgarisation et les blogs de l’Internet imposent au Russe moyen peu éduqué les normannistes comme étrangers, russophobes, antipatriotes, et somme toute immoraux. L’antinormannisme apparaît comme une forme de racisme, voire une théorie raciale. Une autre explication tient à la connexion avec la théorie du « migrationnisme » et du « diffusionnisme ». Pour les historiens antinormannistes, le rôle des migrations était implicitement dangereux, y compris à l’époque soviétique.

Le normannisme n’est pas une théorie ; il n’existe que comme une construction de l’imagination des antinormannistes. Ainsi les antinormannistes n’hésitent-ils pas à prêter aux normannistes des schémas de pensée imaginaires : les Slaves auraient été incapables de créer un État ou bien les Germains devraient diriger et les Slaves obéir, etc. Faut-il penser que la « Commission présidentielle de lutte contre les tentatives de falsification de l’histoire à l’encontre de la Russie » s’est donnée pour mission d’extirper de l’histoire russe toutes les racines européennes lorsqu’elle combat l’étude des processus d’acculturation des Scandinaves dans la Russie médiévale par des chercheurs russes vus comme des normannistes et des « falsificateurs de l’histoire » ? Elle prône même la théorie radicale selon laquelle les Varègues étaient des Slaves baltiques qui habitaient sur la terre de la région de Kaliningrad, théorie qui ne sert aujourd’hui qu’à attacher plus étroitement à la Russie cette enclave qui est entrée dans l’Union soviétique selon le « système de Yalta » après la Seconde Guerre mondiale et qui est aujourd’hui entourée  de tous les cotés par l’Union européenne...

Les accusations des antinormannistes sont sans fondement : les Scandinaves furent bien présents en Russie, comme ils le furent en Europe occidentale.

Véronique Gazeau et Alexandre Musin.

Véronique Gazeau est professeur d’histoire médiévale à l’université de Caen Basse-Normandie. Membre du Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales, elle est spécialiste des mondes normands médiévaux et présidente de la section 32 du Comité national de la recherche scientifique.

Alexandre Musin est directeur de recherches à  l’Institut pour l’histoire de la culture matérielle de l’Académie des sciences de Russie, à Saint-Pétersbourg. Il est spécialiste d’histoire et d’archéologie russes et européennes.