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François Dosse
François Dosse, "Il faut rejeter les abus de mémoire et le brouillage des repères historiques"
Jeudi 18 novembre 2010

Le Monde, 15 octobre 2010

Notre présent ne cesse de recycler le passé au point que l’histoire devient une ressource de plus en plus instrumentalisée pour stigmatiser tout adversaire et surmonter l’adversité. On s’insulte ainsi allègrement à coups d’anathèmes de nature historique comme dans une cour de récréation, dénonçant l’un de crustacé stalinien nostalgique du goulag ou l’autre de Pétainiste attardé, prompt à la délation. On n’innove plus, on ne jette plus, on réaménage un présent étale sans profondeur temporelle. En cette année 2010 finissante, nous aurons revisité à un rythme de samba brésilienne les anniversaires de la naissance de Bernard Palissy, l’assassinat du bon roi Henri IV, la disparition d’Albert Camus, sans compter encore bien d’autres occasions de se congratuler : Alfred de Musset, Joachim Du Bellay, Frédéric Chopin, mais aussi l’anniversaire de la création du Parti socialiste unifié (PSU), des parcs nationaux et même l’inondation de Paris en 1910… On n’arrête pas le rythme effréné de ces rappels du passé. Oui, décidément, nous sommes bien en plein dans ce que Pierre Nora a appelé « l’ère des commémorations », au point que nous pouvons même diagnostiquer une situation de « commémorite », symptôme tangible d’une forme de pathologie du rapport entretenu par notre société avec son legs mémoriel.

Le basculement remonte aux années 1970, moment où l’on est passé d’une conscience nationale à une conscience patrimoniale et la fin de l’exceptionnalité française. Une véritable ruée vers le passé a fait le succès de toutes les initiatives patrimoniales et l’on a peu à peu évolué de l’historique au remémoratif et du remémoratif au commémoratif. Un nouveau rapport existentiel à l’historicité en a résulté, caractérisé par une solidarité entre passé et avenir, ainsi qu’entre présent et mémoire. L’avalanche mémorielle une fois déclenchée, rien ne semble l’arrêter ; il reste à en comprendre le sens et à ressourcer notre présent d’un passé revisité et réinventé pour nourrir de nouveaux linéaments d’un devenir en crise, quasiment forclos.

Paul Ricœur ne croyait pas si bien dire lorsqu’il affirmait d’emblée en 2000 dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, « Je reste troublé par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire — et d’oubli. L’idée d’une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués. » Par son intervention, il entendait clarifier la situation en distinguant ces deux dimensions, l’histoire et la mémoire, pour mieux les penser ensemble. Depuis la publication de son ouvrage, les dérapages suscités par les conflits mémoriels n’ont cessé de se multiplier dans une confusion croissante. Ce travail de clarification n’a été que peu sollicité et la confusion ou le repli crispé de chacun de ces deux pôles n’a cessé de s’aggraver, au point que Pierre Nora diagnostique en 2006 « un malaise dans l’identité historique ». Cette crise ne relève pas d’un simple malaise conjoncturel, mais d’une profonde crise d’historicité en tant que crise de l’horizon d’attente, de projet historique à une échelle mondiale. Nous basculons inexorablement dans ce que François Hartog a appelé un nouveau régime d’historicité caractérisé par le « présentisme ». Cette indistinction entre passé et présent a récemment donné lieu à des usages quelque peu sauvages, à des amalgames en tous genres qui ont pour seul objectif de jouer de rapprochements spectaculaires pour frapper les imaginations et discréditer l’adversaire. Henri Guaino est ainsi venu au secours de son ami Éric Woerth en dénonçant « une transparence absolue qui est le début du totalitarisme », pendant que Xavier Bertrand s’en prenait aux mêmes pour leurs « méthodes fascistes » et Christian Estrosi affirmait que Médiapart lui « rappelait une certaine presse des années 1930 ». Président du groupe UMP, Jean-François Copé réagit vertement aux accusations de cumul d’intérêts dans le dernier ouvrage de Martin Hirsch, en appelant à ce qu’ont traversé leurs parents respectifs pendant la guerre, aux Justes qui ont sauvé leurs parents et il dénonce « un exercice de délation », assimilant l’information communiquée par Hirsch à la dénonciation des juifs pendant l’occupation.

Parmi les symptômes de nos pathologies, rappelons aussi cette fâcheuse tendance à la judiciarisation qui pousse le pouvoir politique à légiférer en matière mémorielle. On a assisté au début des années 2000 à une accélération du genre. Le 29 janvier 2001, une loi est adoptée pour qualifier le massacre des Arméniens en 1915 de génocide ; le 21 mai 2001, la loi dite « Taubira » définit la traite négrière et l’esclavage transatlantique comme crime contre l’humanité depuis le XVe siècle, et la loi du 23 février 2005 stipule « que les programmes reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Le pouvoir politique en arrive donc avec ces lois à prescrire aux historiens non seulement quelle doit être la mémoire à transmettre aux nouvelles générations, mais en plus la manière dont elle doit être présentée. Certains responsables politiques considèrent même qu’il leur revient de définir ce qui doit être transmis comme mémoire nationale à partir de l’État. C’est le cas par exemple du député UMP Christian Vanneste, particulièrement assidu aux séances de la commission parlementaire qui a mis au point un Rapport sur les questions mémorielles, publié en 2008. Ce dernier déclarait en effet lors de l’audition du 27 mai 2008 : « Ne faut-il pas laisser à l’historien la purgation des passions refoulées et laisser à un peuple la mémoire de sa fondation, fût-elle parfois nimbée de merveilleux ? Par exemple, l’enseignement de la seconde guerre mondiale ne doit-il pas privilégier la geste héroïque de la Résistance plutôt que le marigot de la collaboration ? »

Quelques groupes porteurs de mémoire ont bien compris l’enjeu et la possibilité de faire valoir leurs droits auprès des autorités publiques et se sont organisés en associations dont le fondement est d’asseoir une solidité mémorielle par-delà l’usure du temps, de transmettre une fidélité mémorielle à la génération montante, rien là que de très légitime. Mais certains, animés par une logique totalement exclusiviste, s’aveuglent et, au prix des pires anachronismes, accusent par exemple Napoléon d’avoir été le véritable initiateur d’Adolph Hitler ! Comme le fait remarquer Henry Rousso, historien du temps présent mais dénonçant à propos de la mémoire de l’esclavage les dangers du présentisme : « Comment penser sérieusement que l’on peut “réparer” les dommages causés par la traite négrière à partir du XVe siècle ? »

Face à ces débordements mémoriels, on comprend la réaction des historiens de métier qui revient à défendre leur métier avec ses méthodes spécifiques pour faire face à ces exigences qui se transforment parfois en injonction de transmettre, lorsque ce n’est pas en assignation en justice. Les historiens ont alors tendance à se regrouper et à s’ériger en communauté professionnelle. Une pétition a été lancée sous la dénomination de Liberté pour l’histoire réclamant l’abrogation de toutes les lois mémorielles. On a vu aussi se constituer en 2005 un Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire « pour lutter contre tant de mélanges entre histoire et mémoire ». Cette vive réaction de la corporation historienne contre les vérités officielles est à la fois légitime et participe à un combat plus général contre toutes les atteintes à la démocratie. Il est cependant nécessaire de bien souligner le caractère non corporatiste de cette réaction, ce qu’a précisé avec justesse René Rémond qui a présidé l’association Liberté pour l’histoire : « Le texte demande la liberté pour l’histoire : pas pour les historiens. L’histoire ne leur appartient pas plus qu’aux politiques. Elle est le bien de tous. » René Rémond se trouve sur ce point en plein accord avec Paul Ricœur lorsqu’il rappelle qu’en dernière instance, c’est le citoyen qui tranche dans la tension entre le pôle mémoriel et le pôle de l’histoire, d’où la nécessité de l’éclairer dans ses choix. En tension entre la guerre des mémoires et son souci véritatif, la fonction de l’histoire reste donc vive. La construction encore à venir d’une histoire sociale de la mémoire permettrait de penser ensemble ces deux exigences. Ainsi le deuil des visions téléologiques, l’entrée dans un nouveau régime d’historicité pourrait devenir une chance pour revisiter à partir du passé les multiples possibles du présent afin de penser le monde de demain.

L’historien ne doit donc pas tourner le dos aux injonctions mémorielles qui alimentent et enrichissent sa discipline. Grâce au renouveau historiographique et mémoriel, les historiens assument le travail de deuil d’un passé parfois traumatique et apportent leur contribution à l’effort réflexif et interprétatif actuel dans les sciences humaines. Cette inflexion récente rejoint cette déprise/reprise de toute la tradition historique entreprise par Pierre Nora dans Les Lieux de mémoire et ouvre la voie à une tout autre histoire, enrichie de la réflexivité nécessaire sur les traces du passé dans le présent. Les historiens « ne doivent pas oublier que ce sont les citoyens qui font réellement l’histoire — les historiens ne font que la dire ; mais ils sont eux aussi des citoyens responsables de ce qu’ils disent, surtout lorsque leur travail touche aux mémoires blessées », comme l’a encore affirmé Paul Ricœur en 2003 à Budapest.