• Narrow screen resolution
  • Wide screen resolution
  • Wide screen resolution
  • Increase font size
  • Default font size
  • Decrease font size
Accueil Textes Autres textes Timothy Garton Ash
Timothy Garton Ash, "La liberté du débat historique menacée par la police de la mémoire"
Jeudi 16 octobre 2008

The Guardian, 16 octobre 2008

De toutes les façons par lesquelles la liberté est mise à mal, l’une des moins évidentes est la législation de la mémoire. De plus en plus de pays se dotent de lois affirmant que nous devons nous rappeler et écrire tel ou tel événement historique d’une certaine manière, parfois sous peine de poursuites criminelles si nous donnons la mauvaise réponse.

La définition de la mauvaise réponse dépend d’où vous vous trouvez. En Suisse, vous encourez des poursuites si vous dites que les choses horribles qui sont arrivées aux Arméniens dans les dernières années de l’Empire Ottoman ne constituent pas un génocide. En Turquie, c’est l’inverse. Une vérité d’État dans les Alpes devient un mensonge d’État en Anatolie.
Cette semaine, un groupe d’historiens et d’écrivains, dont je fais partie, s’est élevé contre ce dangereux non-sens. Rassemblés dans ce que nous avons appelé l’Appel de Blois publié par Le Monde le week-end dernier, nous soutenons que, « dans un État libre, il n'appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l'historien sous la menace de sanctions pénales ». Et nous refusons l’accumulation des lois dites « mémorielles ». On compte parmi les premiers signataires des historiens tels que Eric Hobsbawm, Jacques Le Goff ou Heinrich August Winkler. Ce n’est pas un hasard si l’Appel a été lancé de France, car c’est le pays qui a le plus souffert des lois mémorielles et des poursuites judiciaires associées.Tout a commencé en 1990, lorsque la négation de l’holocauste nazi des Juifs d’Europe, ainsi que d’autres crimes contre l’humanité définis comme tels par le tribunal de Nuremberg en 1945, devint un crime passible des tribunaux, comme ils le sont dans plusieurs autres pays européens. En 1995, l’historien Bernard Lewis fut poursuivi en justice en France pour avoir prétendu, d’après les sources disponibles, que ce qui est arrivé aux Arméniens ne pouvait pas être véritablement considéré comme un génocide au sens de la loi international.Une autre loi promulguée en 2001 affirme que la République française reconnaît l’esclavage en tant que crime contre l’humanité et exige que cette reconnaissance figure « en bonne place » dans l’enseignement et la recherche. Une association de citoyens français d’origine antillaise a par la suite attaqué en justice l’auteur d’une étude sur la traite africaine, Olivier Pétré-Grenouilleau, pour « négation de crime contre l’humanité ». Entre-temps, encore une autre loi, partant elle d’un point de vue opposé, fut adoptée, exigeant que les programmes scolaires reconnaissent le « rôle positif » de la présence française outre-mer, « en particulier en Afrique du Nord ».

Heureusement, c’est à ce moment précis qu’une vague d’indignation donna naissance au mouvement « Liberté pour l’Histoire » (www.lph-asso.fr), mené par l’historien français Pierre Nora, qui est aussi derrière l’Appel de Blois. L’affaire Pétré-Grenouilleau aboutit à un non-lieu, et la clause sur le « rôle positif » fut annulée. Il n’en reste pas moins incroyable qu’une telle proposition ait pu être inscrite dans la loi dans une des plus grandes démocraties et des patries de la discipline historique.

Ce genre d’absurdité est on ne peut plus dangereux lorsqu’elle se pare du masque de la vertu. Un parfait exemple en est fourni par la récente tentative d’imposer des limites à l’interprétation de l’histoire à travers l’Union européenne au nom du « combat contre le racisme et la xénophobie ». Une proposition de « décision-cadre » de la commission « justice et affaires intérieures » du Conseil de l’Europe, à l’initiative de la ministre allemande de la Justice, Brigitte Zypries, suggère que, dans tous les pays de l’Union, « l’approbation, la négation ou la banalisation grossière des crimes de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre » soient « passibles de peines d’un à trois ans de prison ».

À qui reviendra-t-il de définir quels événements historiques seront considérés comme génocides, crimes contre l’humanité ou crimes de guerre, et en quoi consiste exactement leur « banalisation grossière » ?

L’arsenal législatif humanitaire international fournit quelques critères, mais la détermination exacte des événements qui en relèvent fait l’objet de violentes disputes. La seule façon incontournable de garantir un traitement identique dans toute l’Europe serait que le Conseil se mette d’accord sur une liste — appelons-la la liste Zypries — de toutes les horreurs éligibles. Vous pouvez imaginer la foire d’empoigne en coulisses à Bruxelles. (Des officiels polonais à leur contrepartie française : « D’accord, on vous concède le génocide arménien à condition que vous nous donniez la famine en Ukraine. »). Du pur Gogol.

Quelques pays à la solide tradition de liberté de parole, incluant la Grande-Bretagne, ayant protesté contre le projet initial, la proposition d’accord déclare désormais : « Les États membres peuvent choisir de ne punir que les conduites qui soit sont susceptibles d’entraîner des troubles à l’ordre public, soit se font menaçantes, violentes ou insultantes. » En pratique, chaque pays pourra continuer de faire à sa façon.

Malgré ses nombreux défauts, cette décision-cadre a été approuvée par le Parlement européen en novembre 2007, mais elle n’est pas encore revenue devant la commission « justice et affaires intérieures » pour ratification finale. J’ai envoyé un e-mail à la représentante en titre de la présidence française actuelle de l’UE lui demandant pourquoi, mais n’ai reçu que la réponse énigmatique, quoique encourageante suivante : « La décision-cadre “racisme et xénophobie” n’est pas en mesure d’être adoptée, car elle fait l’objet de réserves parlementaires en souffrance. » Merci, Madame liberté [1] : ça ira jusqu’à la fin de l’année. Après quoi laissons la présidence tchèque de l’Union, qui s’étendra sur la moitié de l’année prochaine, lui l’enterrer pour de bon — avec la solide dose de bon sens historique d’un « brave soldat Svejk ».

Soyons clairs. Je crois qu’il est très important que les nations, les États, les peuples et les autres groupes (sans parler des individus) regardent en face, de façon solennelle et publiquement, les abominations commises par eux ou en leur nom. Le leader ouest-allemand Willy Brandt s’est agenouillé en silence à Varsovie devant le monument aux victimes et héros du Ghetto. Ce fut pour moi l’une des images les plus nobles de l’histoire européenne d’après guerre. Pour que les peuples puissent faire face à ces choses-là, il faut déjà qu’ils les connaissent. C’est pourquoi ces sujets doivent être non seulement enseignés dans les écoles mais faire l’objet de commémorations publiques. Mais avant d’être enseignés, ils doivent l’objet de recherches historiques. Les faits doivent être découverts, vérifiés et passés au crible, et leurs différentes interprétations possibles être testées.

Ce processus même de la recherche et du débat historiques nécessite une totale liberté — soumise seulement à des lois solidement élaborées contre la diffamation et la calomnie, conçues pour protéger les seuls individus, mais non les gouvernements, États ou orgueils nationaux (à l’image du célèbre article 301 du Code pénal turc).

L’équivalent pour un historien d’une expérience de sciences naturelles consiste à évaluer un fait à l’aune de toutes les hypothèses possibles, même les plus extrêmes, puis à soumettre ce qui lui semble l’interprétation la plus convaincante à la critique de ses collègues et au débat public. C’est de cette façon que l’on peut s’approcher au plus près de la vérité sur le passé.

Comment, par exemple, réfuter l’absurde « théorie du complot », qui semble avoir toujours quelque crédit dans certaines parties du monde arabe, selon laquelle « les Juifs » seraient derrière les attaques terroristes sur New York du 11 septembre 2001 ? En interdisant quiconque de la soutenir, sous peine d’emprisonnement ? Non. Vous ne pouvez la réfuter qu’en la réfutant. En rassemblant toutes les preuves disponibles, dans un débat libre et ouvert. Ce n’est pas seulement la meilleure façon de découvrir les faits ; en définitive, c’est aussi la meilleure façon de combattre le racisme et la xénophobie. Alors, rejoignez-nous, s’il vous plaît, pour en finir avec l’État paternaliste et sa police de la mémoire.

Pour rejoindre l’Appel de Blois, envoyez un e-mail à Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. avec votre nom, votre adresse de résidence ou votre université, et ajoutez « Lu et approuvé ».

Timothy Garton Ash

www.timothygartonash.com

[1] En français dans le texte.