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Accueil Actualités Réparations d'Haïti, par Jean-Clément Martin
Réparations d'Haïti, par Jean-Clément Martin
Vendredi 20 septembre 2013

Quelle attitude faut-il adopter face à la question des réparations en faveur d’Haïti ?

À l’occasion de sa visite en Haïti, en avril 2010, après le tremblement de terre de janvier, le président N. Sarkozy a évoqué le fait que la France n’avait pas laissé que « de bons souvenirs » dans l’île et rappelé les négociations qui avaient été menées avec le roi Charles X pour garantir l’indépendance d’Haïti avec la France après indemnisation des colons. Dès 2003, le président haïtien Jean-Baptiste Aristide avait adressé une requête publique à la France pour demander la restitution de cet argent. La demande avait été considérée comme inacceptable juridiquement et historiquement.

2010 a donc ravivé un contentieux qui alimente des polémiques et des rumeurs. Depuis lors, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) a soutenu, avec le Correct (Collectif pour les réparations relatives à l’esclavage colonial transatlantique), le tribunal de la dette d’Haïti, organisé par Sortir du colonialisme, qui a tenu des assises le 25 février 2013. L’objectif est que la France — et la Caisse des dépôts et consignations — restitue l’argent « extorqué ».

Est-il possible de reconnaître les faits dans leur brutalité, de laisser donc l’Histoire se faire, sans pour autant s’engager dans les voies de la repentance ou dans la question complexe de la définition des ayants droit ?

La république d’Haïti est née en 1804 transformant ainsi en territoire indépendant la colonie française de Saint-Domingue, après treize ans d’insurrections et de guerres. La défaite des troupes envoyées par Bonaparte est totale, mais la reconnaissance du nouvel État par la France n’est entérinée qu’en 1825, par Charles X, qui impose un dédommagement de 150 millions de francs or à la république haïtienne. Celle-ci paie 30 millions puis connaît des difficultés malgré les emprunts souscrits sur la place de Paris ; au terme d’un accord conclu en 1838, le reliquat de la dette est établi à 60 millions et sera liquidé en 1893.

L’énormité de la somme n’est pas niable et son poids sur l’histoire économique du pays évident, même si les historiens rappellent les interrelations bancaires complexes et les jeux politiques propres à Haïti pour souligner les difficultés à établir exactement les responsabilités de ce remboursement sur l’état de l’île au XIXe et au XXe siècle.

L’Histoire ne peut pas être muette sur les relations inégales dans lesquelles l’île a été inscrite par la communauté internationale, pour apprécier les responsabilités des différents pays, Haïti compris, et des différents groupes de pression qui ont tenu leur place dans ces jeux diplomatiques et économiques. Mais l’Histoire doit également produire le récit des conditions de la colonisation et de la constitution d’une société composite dans l’île, ainsi que des modalités de la révolte des esclaves, des épisodes de la guerre achevée en 1804 dans la volonté de créer un État unifié, pour dresser le tableau complet de cette naissance exceptionnelle d’un État noir dans le monde du XIXe siècle. Les listes des « bénéficiaires » et des « ayants droit » ne pourront pas faire l’économie des examens et des débats contradictoires alors que le consensus, même sur les principes initiaux de l’enquête, est loin d’être en vue.

Si la recherche scientifique a du sens, elle le prouvera en ne s’assujettissant pas à des « demandes » mémorielles, ou simplement politiciennes, mais en obligeant le regard à envisager les contextes des « passés qui ne passent pas » dans leur complexité. Les « repentances » ou les réparations, dont on ne saurait exactement qui elles visent et qui en seraient les bénéficiaires, ne peuvent pas s’appuyer sur des récits historiques tronqués ou myopes.

Par Jean-Clément Martin