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Accueil Actualités En France, le génocide est devenu une arme politique
En France, le génocide est devenu une arme politique
Dimanche 22 janvier 2012

Timothy Garton Ash, The Guardian, 18 janvier 2012.

Le projet de loi français sur la négation des atrocités ottomanes commises contre les Arméniens constitue une atteinte à la liberté d’expression, une parmi beaucoup d’autres à travers le monde.

Lundi 23 janvier, le Sénat français doit voter une loi criminalisant la négation du génocide des Arméniens de 1915, de même que celle d’autres événements reconnus comme des génocides par la loi française. La loi est déjà passée à l’Assemblée nationale, la Chambre basse du Parlement français. Le Sénat devrait la rejeter, au nom de la liberté d’expression, de la liberté de l’enquête historique et de l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (« la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux… »).

La question qui se pose ici n’est pas de savoir si les atrocités commises contre les Arméniens dans les dernières années de l’Empire ottoman furent atroces ou si elles doivent être reconnues par les mémoires turque et européenne. Elles le furent et le devraient. La question est de savoir si la loi française, ou de tout autre pays, devrait qualifier de crime le fait de dénier à ces terribles événements le titre de « génocide », un terme de droit international. Bernard Lewis, spécialiste réputé de l’Empire ottoman, a dans le passé contesté ce point précis, sans pour autant minimiser les souffrances des Arméniens. Une autre question est de savoir le Parlement français est compétent et qualifié pour se muer en un tribunal de l’histoire du monde prononçant des verdicts sur la conduite passée d’autres nations ? Les réponses à ces questions sont deux fois non.

Comme si cela ne suffisait pas, la loi ne se contentera pas de poursuivre quiconque aurait « contesté » le génocide arménien, mais l’aurait « minimisé de façon outrancière ». Comme le dénonce Françoise Chandernagor, de l’association Liberté pour l’histoire, cela introduit un concept vague, même à l’aune des standards des autres lois mémorielles de ce type. Si les estimations turques du nombre de victimes tournent autour de 500 000 et celles des Arméniens de 1,5 million, qu’est-ce qui sera considéré comme une minimisation ? 547 000 ? Et le Premier Ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, devra-t-il être arrêté en raison d’une telle « minimisation » lors de sa prochaine visite officielle en France (la loi s’accompagne de peines de 45 000 euros d’amende et d’un an d’emprisonnement) ?

À considérer d’un œil bienveillant la nature humaine en général, et la vie politique française en particulier, on pourrait dire qu’il s’agit là d’une tentative maladroite de poursuivre une noble intention. Ce serait faire preuve de naïveté. Il existe une corrélation étroite entre la mise à l’ordre du jour du Parlement de ces propositions de loi et la proximité de l’élection présidentielle, dans laquelle les bulletins de vote des quelque 500 000 électeurs d’origine arménienne pourraient jouer un rôle majeur. Ce qui est arrivé aux Arméniens a été officiellement reconnu comme un génocide par la loi française en décembre 2001, juste avant les élections présidentielle et législatives. Une semblable loi a été adoptée par la Chambre basse en 2006 (mais rejetée par le Sénat) à l’approche des élections de 2007. Et que va-t-il se passer cette année ? Des élections, bien sûr.

Il ne faudrait pas croire pour autant que tous les responsables politiques de la majorité soutiennent la loi proposée par les députés de l’UMP, le parti de Nicolas Sarkozy. Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a déclaré qu’il y était opposé. Mais c’est parce qu’il en redoute les conséquences dans les relations de la France avec la Turquie. Comme on pouvait s’y attendre, la réaction du gouvernement turc ne s’est pas fait attendre. Il a rappelé son ambassadeur en signe de protestation, et le Premier Ministre Erdogan a déclaré : « On estime que 15 % de la population algérienne a été massacrée par les Français à partir de 1945. Il s’agit d’un génocide. »

C’est ainsi qu’une tragédie, qui devrait être commémorée avec gravité et faire l’objet d’un libre débat historique, soupesant sereinement toutes les hypothèses, même les plus farfelues, est réduite à un instrument de manipulation, une arme politique. La comptabilité des corps d’hier est remisée dans le décompte des voix d’aujourd’hui. Vous m’accusez de génocide, je vous accuse de génocide.

Pendant ce temps-là, les intellectuels turcs comme le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk qui sont élevés avec courageuse pour affirmer que ce que les Arméniens ont souffert était un génocide sont passibles de poursuites en Turquie. Vérité d’État en France est mensonge d’État en Turquie.

Comme tout cela paraît irréel. Dans un pays comme la France, mais aussi, quoique de façon moins évidente, en Turquie, l’Internet permet aux gens de découvrir ces opinions interdites. Elles ne sont qu’à quelques clics de distance.

Il ne s’agit que du dernier exemple d’un enjeu beaucoup plus large. Quelles devraient être les limites de la libre expression à l’âge de l’Internet ? Quelles devraient être les normes de la libre expression dans un monde interconnecté ? Et qui devraient les fixer ? Telles sont quelques-unes des questions posées par le projet Free Speech Debate que nous venons de lancer avec l’Université d’Oxford. Parmi les dix projets de principes pour la liberté d’expression à travers le monde que nous soumettons à la libre discussion critique des internautes, l’un s’applique tout particulièrement à la controverse autour du génocide arménien. Il énonce : « Nous n’autorisons pas de tabous dans le débat et la dissémination de connaissances. »

Une loi mémorielle comme celle proposée en France ne remplit clairement pas cette condition, mais elle est loin d’être seule dans ce cas. Au Royaume-Uni, un auteur scientifique tel que Simon Singh a fait l’objet d’un procès coûteux et interminable pour avoir critiqué les allégations concernant les traitements de chiropractie. L’Église de scientologie utilise les copyrights qu’elle détient sur les paroles immortelles de Ron Hubbard pour empêcher quiconque d’entrevoir les secrets d’ordre supérieur du « Thétan Opérant » (Astuce : si cela vous intéresse, faites une recherche sur Operation Clambake). Aujourd’hui, la version en langue anglaise de Wikipédia a été fermée pendant vingt-quatre heures en signe de protestation contre la loi américaine Stop Online Piracy, qui, dans son état actuel, aura des effets désastreux et effrayants sur la libre dissémination du savoir en ligne.

Il existe des cas nettement plus complexes. L’an dernier, le National Science Advisory Board for Biosecurity américain a exigé de la revue Science and Nature qu’elle censure certains détails d’une étude sur une forme facilement transmissible du virus H5N1, ou fièvre aviaire, de peur qu’il puisse en être fait mauvais usage par des bioterroristes. Et que dire du négationnisme à propos du Sida ? Tel qu’endossé par le président sud-africain Thabo Mbeki, il s’est traduit directement par la mort de centaines de milliers de personnes qui auraient pu sans cela être correctement soignées. Le principe « pas de tabous » peut être opposé à des cas aussi difficiles.

La loi française n’est pas un cas difficile. Opportuniste et mal ficelée, elle ne pose aucun problème. La semaine prochaine, le Sénat pourrait se poser en exemple face au Congrès américain pour la défense de la liberté intellectuelle.