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Jacques Julliard, "Les poisons de la mémoire"

Le Nouvel Observateur, 22 décembre 2005.

Les débats actuels sur les pages sombres de notre passé sont en train de devenir malsains. Ils sont le symptôme d’un effilochage du tissu national.
Morale, mémoire, histoire : la confusion grandit chaque jour. Il fallait bien, à la fin, sortir du triangle infernal dans lequel on voudrait enfermer la science du passé et, avec elle, tous ceux qui s’y consacrent. Tel est le sens du manifeste "Liberté pour l’histoire !" que j’ai signé aux côtés d’une vingtaine d’historiens (1).

Car l’histoire n’est pas la morale. La projection des normes éthiques du présent sur les événements passés est un non-sens historique, une régression intellectuelle, une aberration scientifique, tout droit dérivée du "politiquement correct" en vogue dans certaines universités américaines. C’est ainsi que, par bonté d’âme et par sottise d’esprit, on jette la suspicion sur Platon ou Shakespeare, sous prétexte - tiens donc ! - qu’ils étaient blancs, mâles et occidentaux. Chez nous, aujourd’hui, réhabiliter la colonisation, comme le voudrait la droite, ou stigmatiser l’esclavage, comme le veulent certains activistes de gauche, ne saurait constituer l’objet même de la recherche historique. C’est assez - et combien plus parlant ! - de dire aussi exactement que possible ce que fut la colonisation, ce que fut l’esclavage. Faut-il à ce point manquer de confiance dans l’exemplarité du vrai que de vouloir à toute force lui adjoindre une leçon de morale ?

C’est pourquoi l’histoire n’est pas non plus la mémoire. Il appartient aux politiques de tenter de mobiliser et de fédérer les consciences autour des leçons du passé récent. Ils peuvent le faire à travers des déclarations solennelles, comme par exemple celle de Jacques Chirac à propos de la responsabilité de l’Etat français dans la persécution des juifs de France. Mais que le Parlement et la Justice, l’Etat en un mot, ne se mêlent pas de ce qui ne les regarde pas. Ils sont habilités à porter des jugements de valeur, non des jugements de réalité. L’Etat a donc le droit et même le devoir de condamner et de punir le racisme, l’esclavage, le génocide. Mais il n’a aucune compétence - rigoureusement aucune - pour se prononcer sur la réalité et l’ampleur de la traite négrière, du génocide arménien, de l’extermination des juifs par Hitler pas plus que sur les théories de Darwin concernant l’évolution ou celles de Galilée concernant le mouvement de la Terre.

C’est cela aussi, la laïcité, dont nous célébrons - si peu ! -, en ce moment, l’un des actes les plus mémorables, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mais il ne suffit pas, disait Péguy, de faire la séparation de l’Eglise et de l’Etat; il faut aussi faire la séparation de la métaphysique et de l’Etat, et même de la science et de l’Etat. Républicains, encore un effort pour être de vrais laïques ! Quand des fous et des pervers prétendirent remettre en cause l’existence des chambres à gaz, Pierre Vidal-Naquet répliqua par un livre et François Furet par un colloque en Sorbonne. Mais ni l’un ni l’autre n’ont approuvé la loi Gayssot qui érige la dénégation d’un fait, pourtant incontestable, en délit. Criminaliser le refus de l’évidence, c’est jeter le doute sur l’évidence elle-même.

De même, c’est en s’appuyant sur son refus d’appliquer à l’esclavage la notion de génocide que l’on veut poursuivre Olivier Pétré-Grenouilleau. A plus forte raison, faut-il condamner sans réserves l’injonction légale, confirmée récemment par le Parlement, de développer dans les manuels les aspects positifs de la colonisation. Que ceux-ci existent ou non, ce n’est pas au Parlement à le dire. Le seul tribunal dont relève l’historien est celui de ses pairs et celui de l’opinion publique.

L’extension abusive de la mémoire au détriment de l’histoire proprement dite est en train de devenir une menace tant pour la liberté de la recherche que pour la cohésion nationale. Si l’on continue sur la lancée actuelle, on pourrait voir demain les protestants demander justice pour la Saint-Barthélemy, les descendants des Cathares pour la croisade contre les Albigeois, et ainsi de suite. Au-delà d’un certain délai chronologique, il faut donc s’en remettre à la vertu amnistiante de l’histoire.

Car sous sa forme actuelle, le débat français sur le passé dans lequel le présent n’entre pour aucune part est en train de devenir malsain; il est le symptôme de l’effilochage du tissu national et d’un étrange climat de haine et de ressentiment. Derrière les revendications de plus en plus âpres des communautarismes rivaux, j’entends monter une trouble rumeur, où la voix aigre du délateur se mêle aux réclamations intéressées de la victime héréditaire. (…)

Jacques Julliard

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(1) Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Michel Winock.